Peste rose (6/6), Yannick Pagnoux

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.
Retrouvez les épisodes précédents de la nouvelle de Yannick Pagnoux :
épisode 1/6 : Appel nocturne
épisode 2/6 : Dans la morgue
épisode 3/6 : Des questions sans réponses
épisode 4/6 : Franck
épisode 5/6 : Souvenirs d’Afrique

Résumé des épisodes précédents : Marc a appris grâce à Franck que les traces caractéristiques sur son cou ne sont pas rares dans la communauté gay. On parle de« peste rose ». Certain d’avoir trouvé la cause de la mort de son fils Louis, Marc s’est précipité dans le bureau de son collègue.

Episode 6
Virus incognito

Guy Bernier était encore estomaqué par les mots de Marc. Durant des années, il avait adoré travailler avec cet homme affable qui avait participé à l’identification de nombreux agents pathogènes. Il le tenait en haute estime. Sa disparition aussi soudaine qu’imprévue l’avait affligé. Mais le revoir en action lui inspira un profond respect. Néanmoins, sa théorie prêtait à controverse et en tant que médecin-chef de la division des maladies infectieuses, il se devait d’être prudent.
— Marc, si tu as raison, nous sommes face à risque épidémiologique. Tu te rends compte des implications : il va falloir prévenir le Ministère et tutti quanti. Il faudrait peut-être calmer le jeu…
— Rien du tout, Guy, c’est la seule explication ! Louis a été contaminé par un virus non répertorié, point. Un virus qui entraînerait la destruction des T4. Tu le sais comme moi, cette destruction expliquerait sa faiblesse immunitaire, ainsi que les autres symptômes.
— Et le mode de contamination ?
— J’y ai pensé. Franck était le petit-ami de mon fils. Comme tu peux le voir, il présente des lésions caractéristiques d’un sarcome de Kaposi au niveau du cou. Si Louis a bien été infecté comme je le pense par transfusion, il ne reste plus qu’une seule voie de contamination. Sexuelle.
— Mais Marc cela ne prouve rien…
— Non, je le sais parfaitement. Mais cela suffirait déjà à lancer un projet de recherche !
— Rien de ce que je dirai ne te fera changer d’avis, n’est-ce pas ?
— Non, effectivement.
— Alors il faut que tu contactes quelques personnes sur Paname. Je sais par des collègues que cela fait plus de six mois qu’ils cherchent à expliquer les causes d’une maladie qui ressemble à celle qui a tué Louis. Deux cas similaires, il me semble. Un jeune steward qui a travaillé sur de nombreux vols vers l’Afrique et son ami. Je suis sûr que ta théorie les passionnera.
Marc récupéra un bout de papier sur lequel le médecin avait noté un numéro et appela. Après avoir été trimballé à plusieurs reprises dans différents services, Marc parvint à obtenir un interlocuteur passionné par son histoire. Un certain Willy Rozenbaum. Les deux autres hommes en profitèrent pour sortir du bureau, profitant de l’instant pour faire connaissance. Quand Marc réapparut le visage souriant, le professeur Bernier voulut connaître les détails de leur échange.
— Dans l’immédiat, il veut voir le dossier. Si le cas de mon fils ainsi que ceux qu’ils ont observé rejoignent mon idée, ils avertiront le Ministère. Après, mystère ! En attendant, l’urgence reste d’identifier l’agent infectieux. Pour eux, il s’agirait d’un rétrovirus, une nouvelle forme virale jusqu’à peu inconnue. Il m’a également appris qu’un certain Gottlieb a présenté des cas similaires l’année dernière aux États-Unis. Ils ont appelé la maladie « A.I.D.S. ». Un acronyme, joyeux non ? Pour nous, cela donnerait Syndrome d’immunodéficience acquise. S.I.D.A. Pourquoi pas ?
Sans qu’il s’en rende compte, la nausée de Marc avait disparu. Son chagrin était en train de laisser progressivement place à une forme de soulagement, à une paix espérée.
— Tu vas participer aux recherches, Marc ? demanda Guy
— Non, je ne pense pas, dit-il catégoriquement. Ce n’est plus ma place. Venez Franck ! s’exclama-t-il. Je suis intimement persuadé que ces messieurs n’ont plus besoin de nous. En attendant nous devons dire au revoir à Louis une dernière fois.
Tous deux saluèrent Guy Bernier. Puis Marc ouvrit le pas de son cadet, se dirigea vers les ascenseurs de service et appuya sur le bouton du sous-sol. Son fils l’attendait.