Ticket gagnant (1/4), Céline Laurent-Santran

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.

Episode 1
Une consultation particulière

— Je suis au bout du rouleau…
Rémi leva les yeux. Dans la grande pièce de cet immeuble haussmannien plutôt cossu, les moulures en forme de rosaces avaient triste allure. Noircies par le temps, elles étaient désormais le siège de toiles d’araignées qui arboraient fièrement leur existence.
— Et j’ai beau scruter chaque pan de ma vie avec l’optimisme et la précision du chercheur d’or qui continue de croire à son rêve, je ne vois rien, rien de rien…, poursuivit Rémi, les yeux toujours rivés sur le plafond étrangement habité.
Une toile d’araignée lui fit soudain penser à une chauve-souris rabougrie, les ailes à demi déployées seulement. Comme si elle hésitait à se lancer. Peur de tomber. De s’écraser.
— Elle s’étiole, elle aussi, murmura Rémi dans un soupir.
— Pardon ?
Le psychiatre qui faisait face à Rémi avait du mal à suivre le fil quelque peu décousu de la conversation.
Rémi sursauta. Brusque rappel à la réalité.
— Désolé, j’étais parti dans mes pensées…. Non mais vous vous rendez compte, j’en suis réduit à faire un test de Rorschach avec une toile d’araignée… Avouez qu’il y a de quoi se poser des questions !
Le docteur Raymond inclina légèrement son fauteuil et considéra Rémi avec toute la bienveillance dont il savait faire preuve lorsqu’il éprouvait une empathie particulière pour un patient. Et Rémi n’était pas n’importe quel patient.
— C’est vrai que mon plafond aurait besoin d’un bon nettoyage de printemps ! Allez, arrêtez de gamberger et essayez de lâcher prise une bonne fois pour toutes. Vous avez traversé une lourde épreuve sur le plan professionnel – croyez-moi, je vous comprends –, et…
— Oui mais vous, vous êtes solide, toujours fidèle au poste et respecté ! le coupa Rémi, le regard désemparé. Moi, je m’effondre alors que… alors que…
Il s’était mis à faire, avec ses mains, des moulinets désordonnés, comme si l’air qu’il brassait en vain allait l’aider à remonter à la surface.
— Alors que je devrais garder la tête haute et avancer ! Seulement voilà, je n’y arrive pas, je n’y arrive plus !
— Justement, s’exclama le docteur Raymond, la réaction que vous avez trahi simplement votre humanité et votre capacité à vous remettre en question, et c’est tout à votre honneur ! J’aurais trouvé beaucoup plus inquiétant que vous continuiez votre route en balayant cet événement d’un revers de la main, ou en vous cachant derrière des théories fumeuses pour vous justifier ! Non vraiment, il faut tirer de tout cela un enseignement positif : vous faites partie des rares personnes qui ne passent pas leur vie dans l’autosuffisance et le déni.
Rémi soupira longuement, dubitatif :
— En attendant, je suis au fond du trou et il faut que je fasse quelque chose, n’importe quoi…
— Exactement ! Vous décrochez pendant quelques semaines et vous faites des choses que vous n’avez jamais faites auparavant, des trucs un peu fous… Vous avez déjà eu des envies folles, non ?
— Voyons… Je vous le dis comme ça me vient : voir Georges Benson en concert, dormir en apesanteur, jouer au loto, me prendre une bonne cuite au nirvana ambré, mais bien dosé, le nirvana, parce que sinon, au bout de cinq, ça saoule…
— Vous voyez, vous retrouvez votre humour, vous commencez déjà à reprendre du poil de la bête ! fit le docteur en souriant.
— Quand même, si on m’avait dit qu’un jour, j’aurais moi-même recours à un confrère…, lança Rémi en serrant la main du docteur Raymond.
— C’est normal d’être là les uns pour les autres ! En tout cas, dites-vous que j’aurais très bien pu me retrouver à votre place, tout comme beaucoup de nos confrères d’ailleurs.


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