La stagiaire (3/6), Patrick Ferrer

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.

Retrouvez les épisodes précédents de la nouvelle de Patrick Ferrer :
épisode 1/6 : Un colis embarrassant
épisode 2/6 : La théorie des asticots

Résumé des épisodes précédents : Quand le commissaire Desjoux a vu le cadavre décomposé gisant sur le sol de cet appartement, il a rapidement conclu qu’il valait mieux pour lui qu’il s’agisse d’un suicide. Mais la jeune stagiaire venue interférer dans son enquête ne semble pas vouloir lâcher sa théorie des asticots, plaidant pour l’homicide.

Episode 3
Tempête au 36

— Vous êtes certain de ce que vous avancez ?
Le commissaire divisionnaire faisait les cent pas en agitant le rapport d’enquête pendant que Desjoux se tenait pratiquement au garde-à-vous au milieu de la pièce. C’était un de ces anciens bureaux du 36 encore équipés d’un antique poêle à charbon qui lui donnait l’impression de s’être égaré dans un roman de Simenon. La corne de brume d’une péniche passant sous les fenêtres retentit comme un point d’orgue.
— Positif, monsieur le divisionnaire. Il s’agit bien de Rosie Desmarest, la… hum, petite amie du… enfin, vous savez.
Le divisionnaire passa plusieurs fois la main sur son crâne luisant.
— C’est probablement un accident. Ça arrive, vous savez, en manipulant une arme à feu. Une femme, en plus… Elle l’a laissé tomber et le coup est parti tout seul. Ça expliquerait qu’on ne trouve pas de trace de brûlure autour de la plaie ni de poudre sur les mains de la victime.
— Est-ce la version que vous désirez que je donne en conclusion de mon enquête, monsieur ?
Le divisionnaire eut un geste vague.
— Vous pourriez orienter le dossier dans ce sens. Après tout, on n’a aucune preuve d’effraction… L’accident est l’hypothèse la plus plausible. Vous comprenez que, vu l’identité de la victime, nous nous devons d’éviter toute théorie hasardeuse qui ne pourrait que provoquer un scandale, n’est-ce pas ?
Desjoux semblait absorbé dans la contemplation de ses chaussures.
— Il y a quand même un petit problème, monsieur le divisionnaire.
— Ah, oui. La… stagiaire. C’est un problème. Mais, enfin, Desjoux, un homme de votre expérience ! Le procureur n’hésitera pas une seconde entre votre témoignage et celui d’une jeunette tout juste bonne à nettoyer les tablettes à organes. Qu’est-ce qui vous a pris de faire appel à elle ?
— Elle était déjà sur les lieux quand je suis arrivé, monsieur. C’est dans mon rapport.
— Vous auriez dû user de votre autorité, Desjoux. On ne laisse pas une… stagiaire interférer avec notre travail.
— Le légiste a entériné ses conclusions et le rapport d’autopsie, monsieur. D’après lui, mademoiselle Bourdin a toutes les qualifications nécessaires et j’avoue qu’elle m’a…
Le policier se tut. Les mots lui avaient échappé. Toujours à ouvrir sa grande gueule au mauvais moment. Le divisionnaire plissa les yeux.
— Vous avouez quoi, commissaire ? Vous en pincez pour la stagiaire ?
— Non, non. Je voulais dire… elle connaît son turf, c’est évident. Dix minutes sur la scène de crime et elle avait déjà déterminé que la victime était couchée lorsqu’on lui a tiré dessus et que la balle devait s’être logée dans un objet mou, probablement un matelas, d’après la forme de l’orifice de sortie. La collerette n’est pas la même lorsque…
Le divisionnaire laissa échapper un rugissement.
— Desjoux ! Vous allez me régler ça et tout de suite ! Nous devons présenter nos recommandations au procureur la semaine prochaine. Vous me voyez en train d’annoncer place Beauvau que nous investiguons l’assassinat de la maîtresse du préfet et qu’elle a été tuée dans un lit qui n’était pas le sien ? Vous voulez ma peau, c’est ça ?
Le commissaire ouvrit la bouche et la referma aussitôt. Il avait dit assez de conneries pour la journée. Il salua rapidement et tourna les talons. Il crut entendre son supérieur grommeler quelque chose au sujet « d’incapables », de « matelas » et « d’orifices » mais sortit sans demander son reste.


Retrouvez les épisodes suivants : 4/65/6 – 6/6