Peste rose (5/6), Yannick Pagnoux

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.
Retrouvez les épisodes précédents de la nouvelle de Yannick Pagnoux :
épisode 1/6 : Appel nocturne
épisode 2/6 : Dans la morgue
épisode 3/6 : Des questions sans réponses
épisode 4/6 : Franck

Résumé des épisodes précédents : Marc a fait la connaissance de Franck, le petit-ami de son fils Louis. Après une conversation très intense et émouvante, les deux hommes se sont pris dans les bras. C’est à ce moment que Marc a remarqué des traces étranges sur le cou du jeune homme.

Episode 5
Souvenirs d’Afrique

Marc resta circonspect durant plusieurs secondes qui lui semblèrent durer une éternité. Son esprit vacillait encore entre deux réalités. Franck Breniaux le regardait la mine défaite et les yeux rougis. Cet homme avait été amoureux de son fils, et si Marc ne le connaissait que depuis quelques minutes, cela avait suffi pour qu’il l’apprécie. Cependant, les marques rouges qu’il venait d’apercevoir sur son cou occupaient toutes ses pensées.
— Depuis quand Louis était-il malade ?
— Il se plaignait de maux de ventres depuis six mois. Il a perdu du poids, des cheveux, puis les marques sont apparues… Il allait de plus en plus mal, mais il refusait que je vous appelle.
— Mais pourquoi ? s’étonna l’ancien médecin.
— Il ne voulait pas que vous le voyiez mourant. Parce qu’il savait, au fond de lui, qu’il était en train de mourir. On ne réchappe pas à la peste rose.
— La quoi ?
— La peste rose. C’est comme ça qu’on appelle ces marques sur la peau. D’autres les ont eu avant mais ne sont plus là pour en parler… tout comme Louis. Les gens parlent de« cancer gay ». Ils prétendent que c’est Dieu qui se venge de nos actes, qu’il nous a envoyé ce fléau pour nous faire payer le fait d’être homo. Ou alors que c’est à cause du Poppers… On entend beaucoup de choses plus ou moins crédibles à ce sujet.
— Et je suppose que vous savez…
— Que je suis malade ? soupira Franck. Oui, mais cela ne me fait pas peur. Au moins, j’aurai la chance de retrouver Louis, après.
Le courage du jeune homme désarçonna Marc. Malgré toutes les pensées négatives qu’il avait eues pour les « pédés », comme on disait, il les regrettait toutes en cet instant précis. Même s’il n’était pas homophobe, il avait eu quelques ressentiments envers cette communauté. Les années 80 et la libération des mœurs les avaient mis sur le devant de la scène et cela ne lui avait pas vraiment plu. Pourtant, il y avait eu Louis pour le faire changer d’avis… et maintenant Franck, qui faisait preuve d’un courage qu’il n’avait vu que chez très peu de patients.
Cependant, Marc se rappela d’un détail et fonça jusqu’au bureau de Guy, entraînant Franck à sa suite. Il entra sans frapper, interrompant la conversation téléphonique de son ex-collègue et ouvrit à nouveau le dossier médical de son fils. Guy Bernier s’excusa auprès de son interlocuteur et raccrocha pendant que Marc feuilletait le dossier de Louis.
—Je l’ai ! s’écria Marc
—Quoi donc ?
—L’agent, Guy ! L’agent ! C’est dans le sang ! Regarde le dossier de Louis : juin 1978, hôpital de Brazzaville, transfusion sanguine suite à une importante hémorragie liée à un accident de la route. Je me souviens que Louis est parti là-bas pour soigner des enfants après sa tentative de suicide. C’est là qu’il a dû attraper ce truc. Je me souviens d’avoir lu de vieux articles dans les années cinquante parlant de patient atteints de lésions cutanées très développées. Des sarcomes de Kaposi. Tu vois le lien?
— Oui, mais quel rapport avec le voyage de ton fils en Afrique ?
— Imagine-toi Guy, imagine que le sang utilisé pour le transfuser était porteur de cet agent.
— Qu’est-ce qui aurait contaminé le sang ?
— Un virus inconnu ! C’est la clé j’en suis sûr ! Mon fils a ramené un virus dans son sang lors de son voyage au Congo en 78. Un virus qui se serait développé très lentement et aurait infecté d’autres personnes, dont Franck ici présent.
Ce dernier qui n’avait rien saisi à la discussion des deux médecins, comprit à leur ton qu’ils étaient sur la piste de quelque chose.