dupuis_blogCette semaine, Jean Dupuis alias Pingouin a répondu à nos questions. Explorateur des régions les plus reculées du monde, il s’inspire de ses voyages pour écrire romans, contes et poèmes. Porté vers le surréalisme, il aime Boris Vian, la logique de l’absurde, les régions polaires et la théorie du Big Bang…

Miléna : Bonjour Jean, d’où vous vient votre goût pour l’écriture ?

Jean : Mon intérêt pour l’écriture vient de mon intérêt pour la lecture. Pendant la guerre, nous étions réfugiés à la campagne, et en classe nous avions une petite bibliothèque. Je l’ai lu entièrement deux fois. Et quand on lit beaucoup, l’envie d’écrire vient naturellement… Moi, je préfère de beaucoup l’écriture à l’image et au cinéma. Je trouve que l’image tue l’imagination. Je suis très déçu en général par les adaptations de livres, sauf celle du Seigneur des Anneaux, qui est telle que je me le représentais. Mon film préféré est L’Odyssée de l’espace (2001) de Stanley Kubrick, mais dans ce cas, le livre et le film ont été faits ensemble. Pour écrire, il faut un minimum d’aisance, mais il faut surtout beaucoup d’imagination. Personnellement j’aime la logique de l’absurde : dans l’un de mes contes par exemple, une compagnie aérienne en faillite embauche des biologistes, et au bout d’un an, elle fait des bénéfices grâce au croisement entre les avions et les pigeons voyageurs !

M : Et vous ne manquez pas d’imagination ! Votre poème Rêves me laisse aussi penser que vous avez un attrait pour le surréalisme…

J : En effet, je suis très intéressé par le surréalisme, mais encore plus dans le domaine de la peinture. J’aime les maîtres tels que Miró, Dalí, Magritte, Picasso… J’ai moi-même peint en tant qu’amateur. En littérature, je suis un grand admirateur de Boris Vian. J’aime la façon dont il joue avec l’absurde, il m’a beaucoup inspiré. Je vais m’empresser de voir le film adapté de son livre L’écume des jours qui est sorti hier. Dans mon poème Rêves, j’ai joué sur l’absurde avec un dernier vers qui n’a rien à voir avec le reste : « Moralité : même si la grand-mère est très frileuse, n’oubliez pas de la sortir du four avant de cuisiner ». C’est cela qui est intéressant !

M : Avez-vous déjà publié ?

J : Oui, j’ai publié quatre ouvrages. Le premier est un livre de poésie libre, publié à compte d’auteur. Il s’intitule Voyages, et s’inspire en partie du Livre des morts tibétain [Bardo Thödol NDLR]. J’ai également illustré ce livre, mais ce ne sont pas des illustrations de situations précises, elles amplifient l’atmosphère du livre. J’ai aussi écrit Contes de la saison folle, qui correspond assez à shortEdition : ce sont des contes très courts qui partent de la réalité, pour aller vers une logique de l’absurde. Il y a aussi Le rêve de Nanouk, inspiré de mon voyage dans le Grand Nord Canadien en 1992. Nous voyagions en traîneaux à chien sur la banquise. La nuit sous igloo, il faisait environ -5° mais la journée, il faisait -35° ! J’ai eu envie d’écrire un roman à partir de cette expérience, cinq ans après. Enfin, j’ai écrit Myrbam la mystérieuse, un livre inspiré de mon voyage sur le Vanuatu (anciennes Nouvelles Hébrides) à proximité de la Nouvelle Calédonie. A cette occasion nous avons pu rendre visite à des tribus retirées, encore gouvernée par des sorciers…

M : Voyager est donc très important pour vous !

J : Oui, en juillet 2010 j’ai aussi passé un mois sur l’Île de Pâques, au moment de l’éclipse totale de soleil. Je viens tout juste de commencer un roman à partir de ce voyage… J’aime voyager dans des endroits retirés, et j’adore les régions polaires, comme la Laponie finlandaise. Là-bas j’ai pu voir les aurores boréales, je logeais chez une Française, qui voulait être la première femme à atteindre le Pôle Nord en autonomie et en solitaire. Elle a d’ailleurs disparu par la suite en tentant de réaliser son rêve! J’aime aussi l’Islande, l’île de Komodo près de Bali (et ses dragons : des varans de près de 3 mètres de long), les Galapagos et leurs animaux que l’on peut côtoyer, les volcans en éruption, les beaux paysages, et les rencontres avec les autochtones.

M : Vous dites que vous vous sentez comme un « un enfant du cosmos », pourriez-vous nous en parler ?

J : Eh bien, nous descendons tous de matériaux constitués dans les étoiles, et j’aurais moi-même aimé être un astronaute. J’ai notamment réalisé une série de tableaux abstraits inspirés de ma conception du cosmos, et il se trouve que cette conception recoupe les théories émises dans le livre Avant le Big Bang des frères Bogdanov. C’est un livre controversé qui tente d’expliquer comment l’univers était structuré avant le Big Bang. Je leur ai envoyé un email pour leur parler de mes peintures ! Ils ont été intéressés par cette concordance. Actuellement, j’expose avec d’autres artistes-peintres à l’atelier des Moulins de Villancourt jusqu’au 3 mai, près de Grenoble. L’exposition est organisée par Jean-Noël Zanetti, un peintre grenoblois, avec la participation du Dauphiné Libéré. Le but était de retravailler et de modifier des photos parues dans ce journal.

M : Pour reparler de voyage, auriez-vous un conseil à donner aux jeunes globe-trotters ?

J : Eh bien, il y a des coins où il est préférable de partir avec une organisation. Pour le Vanuatu par exemple il faut connaître les coutumes et avoir l’accord du chef de tribu pour pouvoir entrer dans son village. Dans le Grand Nord c’est pareil il est très difficile de partir seul, il y a des organismes spécialisés dans ces régions. En général, il y a peu de choses dans les guides sur ces endroits reculés. Le mieux est de partir avec un accompagnateur, afin d’apprendre les coutumes au préalable. C’est ce que j’ai fait à Bali, où vit encore un Radja, un guide spirituel. Grâce au bouche-à-oreille, nous avons appris qu’il louait les pavillons de son palais à un prix très modeste, nous avons ainsi pu dormir dans le palais de ce Radja ! Dans tous les cas pour voyager, il faut être curieux, mais ne pas prendre les peuples pour des bêtes curieuses, et respecter leurs coutumes et leurs croyances.

M : Y-a-il une citation qui vous ait particulièrement marquée ?

J : Il y a cette citation venant de mon livre préféré, Le Petit Prince : « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. » Pour moi c’est quelque chose de moral. Il y a tout ce qu’on ne voit pas, ce qui est très loin, mais que l’on peut imaginer malgré tout.

M : Merci beaucoup pour cet échange dépaysant, Jean, et à bientôt !

J : Merci à vous, à bientôt.

Interview réalisée par Miléna Salci