Le Syndrome de Botrange (3/6), Aliénor Debrocq

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de shortEdition.

Des épisodes courts et bons qu’on souhaite faire découvrir à tous nos lecteurs !

Nous ouvrons donc le bal du Feuilleton du lundi avec la nouvelle en six épisodes d’Aliénor Debrocq, Le Syndrome de Botrange.

Retrouvez les épisodes précédents : 1/62/6

Résumé de l’épisode 2. Le docteur Sterm reçoit une nouvelle patiente, une femme, la quarantaine, qui consulte pour une dépression accompagnée de symptômes physiologiques.

Épisode 3
Vagabonde par la fenêtre

Elle n’est pas d’ici. Cela s’entend avant de se voir. Ce léger accent facilement repérable. Cette difficulté qu’elle a à prononcer des termes tels que psychosomatique et benzodiazépine. Et puis cette blondeur. Ce port de tête particulier. Sa démarche. Elle n’est pas d’ici et sans doute y aurait-il là quelque chose à creuser. Une réponse à trouver dans cette étrangeté qu’elle charrie avec elle, quoi qu’elle fasse. Cet exotisme involontaire. Anya. Un prénom jamais entendu, et qu’elle prononce avec tant de détachement – une habitude lasse. Anya. La première fois qu’elle est venue, elle l’a épelé pour moi, le regard perdu au loin, au-delà de l’aire de stationnement de l’hôpital. Elle ne me dévisage que peu. Sans cesse son regard vagabonde par la fenêtre, à tel point qu’il m’arrive de ressentir l’envie de baisser les stores pour nous couper du monde. Je n’en fais rien, évidemment. Rien.

Elle me raconte son histoire lors de notre troisième séance. La plupart des gens attendent moins longtemps. Même ceux qui clament ne rien vouloir dévoiler. Même ceux qui prétendent s’en foutre. Surtout ceux-là. Elle, elle y va par petites touches. Elle me raconte et, tout d’abord, je n’entends pas, je ne suis pas là : c’est la fin de la journée et ma capacité d’écoute est au plus bas. Je songe aux chutes de neige annoncées pour la soirée, je songe qu’il faut que je rentre à temps, qu’ensuite les routes seront bloquées. Je songe que je devrai annuler mes rendez-vous du lendemain. Demander à la secrétaire de le faire et détourner les yeux pour ne pas voir son dépit muet, encore moins l’air de pitié dont elle ne peut se départir dès que je m’adresse à elle. Pauvre type, doit-elle penser. Pauvre type qui n’a pas eu de chance, qui n’a rien pu faire, dont la vie a basculé. Deux fois. Enfant, femme. Pauvre type.
Anya. Elle a enlevé son manteau d’hiver, a lissé ses cheveux, s’est mise à raconter. Je me force à chasser la fatigue de mes yeux, de mes oreilles, à revenir auprès d’elle, à oublier la secrétaire. J’ai rencontré mon mari quand j’étais très jeune, dit-elle. Nous séjournions tous deux dans le Sud, le temps d’un été. C’était le coup de foudre. Nous nous sommes mariés, nous avons voyagé. Puis il a fallu décider d’un lieu où vivre. Je l’ai suivi dans ce pays. Son pays. Adrian, notre fils, est né l’année suivante. Nous avons eu quelques beaux moments, très beaux même, avant de nous séparer voici trois ans. Elle se tait, lève à nouveau les yeux vers la fenêtre, hésite, me fixe soudain. Mon pays me manque, avoue-t-elle. Mon pays me manque mais mon fils est d’ici, je ne peux pas me résoudre à l’emmener ni à l’abandonner à son père. Je ne peux pas. Sa voix devient rauque, se déchire, je me racle la gorge pour annoncer la fin de la séance. Cette fois, c’est moi qui regarde au dehors pour ne pas voir son visage brouillé.
La neige tombe pendant des jours, ce qui est inhabituel dans notre pays. Je reste chez moi, je fais du feu, je lis, le chien de Simon couché à mes pieds. Je traverse la rue jusque chez Suzon. Je l’aide à déblayer son allée. Une fois Jérémie couché, nous regardons un film, cuisinons des magrets de canard, buvons du vin. La crainte que nous ressentions de nous rendre malheureux en passant du temps ensemble s’estompe. Je lui parle de Simon. Je lui dis comme il aimait la neige. Je sais, répond-elle, je sais bien. Il n’y a pas de tristesse dans sa voix, plutôt un vrai bonheur de pouvoir enfin évoquer le passé sans craindre que les foudres du deuil ne nous terrassent. Le lundi soir, alors que nous rentrons après avoir fait les courses à pied, mon portable sonne. Je décroche. Anya. La voix d’Anya. Je suis à l’hôpital, dit-elle. Nous avions rendez-vous. Vous n’êtes pas là. C’est qui ? crie Suzon depuis la cuisine. Je ne réponds pas. Je m’enferme dans le bureau, m’assieds, me racle la gorge. Anya demande : Où êtes-vous, où êtes-vous ? Je coasse : La neige, la neige, la secrétaire, pas prévenue ? Il me semble l’entendre sangloter. Anya ? Je prononce son prénom dans un souffle. Anya ? Dans mon pays, on ne s’arrête pas de vivre parce qu’il neige, souffle-t-elle comme un chat. Je suis désolé. Anya. Désolé. Elle raccroche et je reste là, comme un con, à regarder la bûche flamber dans la cheminée, à sentir la tristesse qui monte, qui monte, sans pouvoir l’arrêter. Suzon me découvre au bout d’un moment. Elle m’entoure de ses bras tandis que je pleure, je pleure comme je ne l’ai plus fait depuis longtemps. Je voudrais lui avouer la cause, mais que dire ? Expliquer, parler de ma patiente ? De cette empathie nouvelle qui soudain me serre le cœur ? Je ne peux pas. Je n’y suis pas autorisé, du reste. Alors je me tais, comme un lâche, et je la laisse me consoler.

Retrouvez la suite : 4/6 – 5/6 – 6/6