Barnabé Roucas 6/10

Barnabé Roucas (6/10), Bertrand Ailleret

Retrouvez les épisodes précédents de la nouvelle de Bertrand Ailleret :
épisode 1/10 : Fagon à Versailles, Roucas à Marseille
épisode 2/10 : Le bateau des pestiférés
épisode 3/10 : Maudit sois ton rêve de bonheur
épisode 4/10 : La Consigne
épisode 5/10 : Le Château d’If

Résumé des épisodes précédents : Barnabé Roucas, jeune médecin, est tiraillé entre avertir le Bureau de santé de la présence de la peste à Marseille et secourir sa fiancée, Guenièvre. Roucas est blessé et jeté dans les cachots du Château d’If où il prépare sa revanche.

Episode 6
Le secret des Infirmeries

L’homme était à moitié mort. Deux gardiens l’avaient jeté au fond du cachot où croupissait Barnabé Roucas.
Il pouvait avoir une vingtaine d’années. La pauvreté de son habit témoignait de celle de sa condition. Son visage tuméfié était en sang, son corps portait de nombreuses marques de coups.
La prison peut priver un homme de sa liberté ; elle ne peut retirer sa science à un médecin. Roucas l’examina avec attention.
L’os humérus du bras gauche était sorti de sa cavité. Ce démembrement produisait un effet spectaculaire. N’étant plus rattachée au tronc que par des tendons et des ligaments déchirés, distendus, l’épaule semblait une grosse bosse qu’un sculpteur atteint du haut mal aurait absurdement nouée sur le devant du buste de sa méchante farce.
Le jeune homme gémissait. Sous ses paupières enflées, ses yeux ne voyaient rien. Des mots inintelligibles coulaient de sa bouche dans une bouillie de sang collé.
Il l’adossa au mur, puis, l’immobilisant d’une main, il tira d’un geste brutal le bras démantibulé vers l’arrière. Il y eut une sorte de claquement, le blessé poussa un hurlement d’écartelé, la luxation était réduite.
L’état de la victime appelait d’autres soins tout aussi pressants. Hélas, Barnabé n’avait ni décoction de racine de sapin nordique, ni poudre de dents de requin à lui administrer. Avisant les loques des draps de son grabat, il eut l’idée de les employer pour resserrer les chairs ouvertes et les protéger de l’assaut des miasmes moites qui volaient dans le cachot comme un essaim de chauve-souris invisible. Enfin, il s’assura de ce que, dans les convulsions de la douleur, le jeune homme n’avait point avalé sa langue.
Pour guérir tout à fait le blessé, il eut été à propos de le saigner abondement. Sans lame, Roucas ne pouvait rien faire. Le garçon garderait donc son vieux sang au-dedans de lui. Si Dieu le voulait bien, il vivrait.
Il vécut.
Dans la nuit, il fut en état de dire son nom, Julien Ferréol.
Barnabé voulut connaître son histoire, mais son compagnon était trop faible pour parler. Il vérifia une nouvelle fois son pouls. Il était bien battu. L’examen des muqueuses de la bouche et des yeux révélait l’absence d’ictère. Le danger d’une jaunisse semblait écarté. De sa consultation, il ressortit que l’harmonie des humeurs cardinales était assurée. Bile, bile noire, flegme et sang faisaient leur métier, qui est de garder la vie au dedans du corps.
La nuit fut une épuisante patience. Comme par imitation, sa propre blessure, pourtant guérie depuis plusieurs jours, le fit souffrir à nouveau. La respiration heurtée de son voisin de paillasse l’empêcha de trouver le repos. Son âme saignait en silence.
Guenièvre.
À six heures, un gardien passa, par le guichet, deux bols de bouillon dans lequel trempaient de vilains quignons noirs.
La faim lui crevait le ventre. La mixture avait le goût de ces médecines qui, trop concentrées, rendent l’effet contraire de celui escompté. Il avait vu des cas fatals.
Réfrénant un haut le cœur, il vida son écuelle d’une traite.
Effondré dans la paille, Ferréol faisait des rêves confus.
Un lieutenant du roi, qu’escortaient deux hommes armés, le poussait rudement de la pointe de sa baïonnette.
Maintenant, il courait à la vitesse d’un cheval fou, il franchissait des murs, dévalait des escaliers, escaladait une façade, gagnait le toit d’une maison, sautait du deuxième étage dans une venelle étroite qui, il suppliait la Sainte-Vierge, menait au salut, une maison de pêcheurs pauvres qui le cacheraient jusqu’à la nuit. Une escouade de son propre Régiment gardait chaque extrémité de la ruelle. Il était fait comme un rat. Et, il le savait bien. La vie d’un espion ne valait pas celle d’un chien. Plus tard, dans les caves de l’Hôtel de Ville, obéissant aux ordres d’un petit homme au regard sournois, qu’emplis de crainte, ils appelaient Monsieur Jaume, deux brutes sans fierté le rouaient de coups.
Tandis que Ferréol cauchemardait, Roucas, tel un général à l’aube d’une bataille, arpentait sa geôle. La veille encore, il n’était qu’un pauvre prisonnier, sans ami ni imagination, incapable de s’évader, même en pensées. Désormais, il formait des projets de roman.
Etait-ce d’avoir sauvé une vie ? Etait-ce d’avoir bu ce curieux bouillon à l’arrière-goût d’orange amère, de sang de biche bréhaigne et de chair de grenouille rance ?
Il se sentait la force d’un Hercule, le courage d’un Bayard. Sa rage était domptée. La liberté était une promesse qu’il se faisait à lui-même et qu’il croyait. Parfois, il interrompait sa marche pour scruter la mer à travers l’étroite meurtrière. La première voile qu’il voyait sur l’horizon était celle du bateau qui venait le chercher.

Soudain, il sursauta. « Peste ! ». « Marseille ! »
Non, il ne délirait pas ! D’ailleurs, ce n’était point lui qui avait la fièvre, mais le jeune Julien qui, depuis l’enclos trouble de son sommeil, venait de prononcer ces mots chargés de terreur.
Oublieux de ses plaies et de son épaule deux fois violentée, il le secoua rudement. « Que dis-tu ? La peste ? Je t’ai entendu crier : ‘la peste !’. Parle, je t’en conjure ! »
Le jeune homme revenait de trop loin pour pouvoir tout dire si vite. Se radoucissant, Roucas l’aida à se soulever de sa couche et à s’asseoir contre le mur de grosses pierres humides du cachot.
« Tiens, bois-ça ». À la première gorgée du curieux breuvage, le garçon eut une réaction de profond dégoût, en même temps que d’émerveillement.
Il s’exclama : « La potion du docteur Peyssonneyl ! Vous connaissez le docteur Peyssonneyl ? C’est le plus grand médecin de Marseille ! Mais par quel miracle donc ?… » Barnabé l’interrompit sèchement. Un instant, il fut tenté de lui répliquer que, vu l’air de vie qui était maintenant le sien, alors qu’on l’avait jeté dans cette geôle avec toutes les apparences d’un mort, le plus grand médecin de Marseille s’appelait bien plutôt Barnabé Roucas. Mais il se souvint de l’axiome de son ancien maître, le docteur Cheville, qui guérissait peu et se vantait beaucoup : « les plus grands médecins sont ceux qui prétendent le moins l’être ».
Le miraculeux élixir de son confrère Peyssonneyl continuait de produire ses effets. L’agonisant de la veille revivait. En proie à une légère exaltation, il raconta son histoire à son compagnon d’infortune.

Avec quelques camarades, il gardait les Infirmeries. Dans ces entrepôts entourés de deux murailles de huit mètres de haut, séparées l’une de l’autre par des douves asséchées de douze mètres de large, les cargaisons, débarquées des navires inspirant des inquiétudes, étaient gardées à l’abri des voleurs sans qu’elles risquent de corrompre d’autres marchandises.
La nuit enveloppait tout. Il avait surpris les premiers mots d’une étrange conversation. Devinant une affaire grave, il s’était renfoncé dans l’ombre d’un appentis.
L’un des deux hommes, un individu massif, à la voix rude, se faisait appeler Capitaine Chataud. Ferréol comprit qu’il commandait le Grand-Saint-Antoine, revenu du Levant avec une fortune en épices et étoffes rares à son bord, peu de jours auparavant. L’autre individu, malingre, s’exprimait sur un ton de méchanceté froide.
« Quand les chaloupes accosteront-t-elles ?
— Suivant vos ordres, mon navire a quitté la quarantaine de Pomègues pour mouiller à celle de la Grande Prise, toute proche du Vieux-Port. Mes hommes viennent d’achever de transborder les marchandises les plus précieuses. Dans deux heures, tout sera en sécurité, ici, dans les entrepôts.
— Vous avez eu de nouveaux morts ?
— Non, Monsieur Jaume, mais vous savez bien, comme moi, que la peste est là. Devant Dieu, je vous conjure de…
L’autre l’avait sèchement interrompu.
— Dieu soutient le négoce et l’argent. Les marchandises sortiront blanchies de tout soupçon des Infirmeries. Monsieur Estelle et ses associés l’exigent. Si le malheur frappe Marseille, il ne viendra pas du Grand-Saint-Antoine. Le premier échevin est irréprochable. C’est pour cela qu’il vous paye si cher.
— Il n’empêche que j’ai perdu dix hommes, tous emportés par la peste et que le docteur Roucas…
— Ah, le docteur Roucas, parlons en du docteur Roucas ! Cet imbécile est bien capable de lancer un scandale. Je l’ai fait jeter dans un cachot du château d’If.
Méchant et content, il siffla entre ses dents.
— Quant à sa petite fiancée, elle est enfermée ici-même aux Infirmeries. Si la peste se déclare, elle sera la première à en crever… et à se taire ! »

Barnabé avait bondi. Blême, désordonné, il tournait dans la geôle comme un lion blessé dans sa ménagerie.
Julien Ferréol parvint à grand’peine à le calmer.
« Je n’ai point fini le récit de mon aventure. Quand vous saurez tout, nous adopterons un parti. Vous m’avez sauvé la vie, je vous jure que je délivrerai votre fiancée.
— Guenièvre… »
Maintenant, Roucas pleurait doucement.

« J’ai été pris d’une quinte de toux. Le nommé Jaume a crié ‘à la garde’ d’une voix stridente. Mes propres camarades m’ont entouré et arrêté. J’étais un espion à la solde des marchands hollandais. On m’a enfermé dans une pièce sombre, étroite. Sur une table, une couverture recouvrait une forme qui me parut humaine. Je la soulevai. C’était bien le corps d’un homme mort. Le cadavre puait le rat pourri.
Toute la nuit, j’ai entendu des portefaix décharger les chaloupes du Grand-Saint-Antoine et transporter dans les entrepôts sa précieuse cargaison. Au petit matin, une jeune fille très belle et triste, dont un soldat surveillait tous les gestes, m’a apporté un peu de pain et d’eau claire. Un peu plus tard, un monsieur important est venu. Il m’a dit qu’il était le docteur Peyssonneyl et qu’il avait des constatations à faire sur le macchabée. J’ai détourné les yeux. Ça sentait terriblement. En sortant, il m’a commandé de boire une gorgée d’un élixir dont il m’a dit être l’inventeur. La potion avait le goût de celle que vous m’avez donnée tout à l’heure. Je me souviens très bien qu’il a ajouté : ‘je ne peux rien faire d’autre pour toi, mais cette médecine te fortifiera puissamment et te gardera peut-être même du pire’.
Ensuite, on est venu me chercher pour me transférer à la prison Saint-Pierre. Je me suis enfui. Mon intention était de me cacher chez un ami jusqu’à la nuit, puis de me rendre chez Monseigneur de Belsunce.
Notre évêque n’est pas un prêtre ordinaire. L’argent, le vice ne l’ont point corrompu. Il n’est pas du tout convaincu que Dieu existe, mais il croit juste d’aider les hommes. Si j’avais pu aller jusqu’à lui, un émissaire serait déjà en route pour Versailles. En crevant une dizaine de chevaux, le Régent pouvait être informé du danger de peste menaçant Marseille trois ou quatre jours plus tard. Mais j’ai été repris et torturé dans une cave de l’Hôtel de Ville. Vous connaissez la suite. »
Julien Ferréol avait l’esprit vif et inventif. Ils imaginèrent un stratagème. Au milieu de la nuit, Barnabé appellerait bruyamment les geôliers. Son camarade feindrait d’être trépassé. On viendrait. Un ou deux hommes ; pas plus. Ce serait à l’heure où la garnison, pleine de fatigue et de vin, dormirait. Le premier resterait à la porte du cachot. Le second s’approcherait de son corps inerte. Quand il se pencherait sur lui, il lui sauterait à la gorge.