Sandra Bartmann 6/6

Au vert (6/6), Sandra Bartmann

Retrouvez les épisodes précédents de la nouvelle de Sandra Bartmann :
épisode 1/6 : Présage
épisode 2/6 : Le Bocage
épisode 3/6 : Au Bon Augure
épisode 4/6 : Ciels
épisode 5/6 : Brumes

Résumé des épisodes précédents : Pommerel est dévasté par la mort du nourrisson, qui fait écho à celle de la petite Pauline. Les parents lui reprochent d’avoir méprisé les méthodes ancestrales de la guérisseuse Berthe. A bout de nerfs, il suit les pies jusqu’à une maison isolée. C’est son assistante Bathilde qui lui ouvre la porte.

Episode 6
La Berthe

— Docteur ! Entrez, nous vous attendions.
Bathilde, rayonnante, fit volte-face pour s’enfoncer dans un étroit couloir. Pommerel resta pétrifié un instant avant de se décider à la suivre. Sur le toit, les pies commençaient à s’agiter.
Il avança jusqu’à une vaste pièce uniquement éclairée par un grand feu de cheminée. Au moment d’y entrer, il s’immobilisa, stupéfait : au coin de l’âtre, face à une vieille femme immobile, le Docteur Gramier devisait gaiement en se balançant sur un rocking-chair. Le grincement du parquet le fit se retourner.
— Ah ! Enfin, mon cher Pommerel ! Entrez, entrez !
Gramier tira vers lui un fauteuil en velours élimé. Pommerel se laissa tomber sur le siège, sans voix. Les flammes trop proches lui léchaient presque les joues. Leur danse projetait sur les murs l’ombre vacillante de sa propre présence. Bathilde les rejoignit un plateau à la main, et posa sur la table trois tasses fumantes. Radieuse, elle se tourna vers l’interlocutrice de Gramier.
— Mère, voici donc le docteur Pommerel.
Pommerel porta son attention sur la vieille femme. Il se dégageait d’elle une vibration puissante, magnétique, qui le sidéra. Ses yeux, voilés d’une pellicule laiteuse, étaient fixés sur lui. Pommerel frémit. La parole lui revint brutalement.
— Est-ce vous, Berthe ?
La vieille femme sourit imperceptiblement. C’était un sourire froid, ombré de triomphe.
Gramier s’agitait sur son siège, visiblement ravi.
— Mon cher Pommerel, vous avez fini par vous décider ! Vous avez mis plus de temps que moi, je dois vous le dire ! Mais aucun médecin ne peut travailler dans le Bocage sans l’appui de Madame Berthe, n’est-ce pas ?
Il se mit à rire de bon cœur, content de lui. Pommerel, interdit, le regarda.
— Mais que voulez-vous dire, Gramier ? Et que faites-vous ici ?
Bathilde émit un petit rire grinçant.
— Gramier est un vieil ami, maintenant. Je vous l’ai dit Docteur, il y a par ici des forces auxquelles vous devez apprendre à obéir, si vous voulez devenir l’un des nôtres. Le docteur Gramier l’a compris très vite, lui.
Pommerel fut pris d’une violente bouffée de chaleur.
— Mais qu’est-ce que vous racontez ? Si je refuse de croire aux soi-disant pouvoirs de cette femme, vous me pousserez à partir, c’est ça ?
Le sourire de Berthe se figea dans une expression glaciale. Celui de Bathilde disparut instantanément. Elle s’approcha de Pommerel, posa une main ferme sur son épaule.
— Avez-vous le sentiment que les Vitelot ont bien fait de se détourner de nos méthodes pour se fier aux vôtres ?
— Mais ça n’a rien à voir !
Pommerel, désorienté, sentait les trois regards rivés sur lui. La tête lui tournait, il avait la bouche sèche.
— Je suis un scientifique… je ne crois pas au… au folklore !
Tremblant, il attrapa une tasse devant lui et la vida d’un trait.
Gramier, qui l’observait d’un air vaguement inquiet, haussa un sourcil consterné.
— Ca alors, mon vieux, on peut dire que vous êtes sacrément têtu ! C’est dommage, vraiment… eh bien, il va falloir trouver quelqu’un d’autre !
Bathilde, fixant toujours Pommerel, répondit d’une voix douce :
— Ne vous inquiétez pas, mon cher Gramier, ça ne devrait pas être un problème.
Pommerel, tétanisé, sentait son corps lui échapper doucement. Gramier se leva en soupirant et s’approcha de lui. Il le considéra longuement et prononça avec regret :
— Dans ce cas… Surdose accidentelle de lorazépam.
Le cœur de Pommerel se serra. Juste avant que ses yeux ne se ferment malgré lui, il vit distinctement la mère et la fille échanger un sourire à glacer le sang.