Jeune auteur de shortEdition, Rostaim alias Kiwifou, nous parle de l’écriture, de la patience et de la précision qu’elle demande. Très inspiré, il évoque aussi son goût pour les personnages tourmentés, la fraîcheur de H. Murakami, l’esthétique de Gus Van Sant, et les champignons.

Miléna : Bonjour Rostaim, écris-tu depuis longtemps ? Est-ce une passion pour toi?

Rostaim : Oui, l’écriture est une passion pour moi. Cela doit faire environ 5 ans que j’écris. Pendant longtemps je gardais mes mots pour moi, car je n’avais pas tellement confiance en ce que j’écrivais. Un jour une amie m’a parlé de shortEdition et j’ai envoyé un texte. A partir de ce moment-là, j’ai commencé à faire lire mes écrits à mon entourage. Chez shortEdition j’écris essentiellement des nouvelles et des TTC.

M : Qu’as-tu retiré de cette expérience jusque là ?

: ShortEdition a choisi de publier plusieurs de mes textes, c’est quelque chose que j’ai vraiment pris comme un soutien, un marche-pied. Pour moi le message caché était « persévère, fais lire, continue » ! Du coup comme j’ai gagné confiance en moi, je me suis mis à écrire sur des sujets plus variés. Cela a été un véritable moteur.

M : Avais-tu un goût pour le format court dès le départ ?

R : La première chose que j’ai commencé à écrire, c’est un roman qui est toujours en cours, mais il y a encore beaucoup de choses que je ne maîtrise pas. J’essaie de comprendre comment les auteurs reconnus s’y prennent. C’est par nécessité que je suis allé vers le format court, cela donne des options qu’on n’a pas autrement. Ecrire une chute, par exemple, est beaucoup plus difficile dans un roman que dans une nouvelle ou un TTC. J’aime bien les chutes, il y en a presque dans tous mes textes, Le Tambour d’Ecume en est un bon exemple.

M : Tu aimes donc créer des chutes surprenantes, décalées, parfois sur le ton de l’humour ?

: Je ne parlerais pas forcément d’humour, car il y a des textes qui abordent des sujets assez difficiles. Mais j’aime bien maintenir une ambiguïté au premier plan, qui fait qu’on ne sait pas exactement de quoi je parle. Pour moi il y a deux points essentiels : en maintenant l’ambiguïté, il faut que le texte soit suffisamment bon pour que l’on finisse la lecture. Ensuite les gens qui ont déjà lu plusieurs de mes textes s’attendent à une chute, ils sont attentifs aux indices que je peux laisser. Il faut donc que j’arrive à une chute à laquelle ils ne s’attendent pas.

M : Qu’en est-il du roman que tu écris ?

: J’ai déjà écrit la trame principale et les 40 premières pages. Mais j’ai quelques difficultés, notamment avec les ellipses, lorsqu’on se retrouve « 6 mois plus tard ». Soit ce n’est pas du tout élégant, soit je meuble en mettant d’autres choses, mais on sent tout de suite la différence de profondeur avec la trame de départ. L’autre difficulté, c’est mon amour des personnages. Dans les nouvelles, on n’a pas trop la place pour les développer, alors que dans les romans on peut faire des personnages assez atypiques, qui utilisent un lexique particulier. Mais quand ils parlent tous dans une même scène, il faut essayer de bien faire comprendre au lecteur qui dit quoi ! Pour l’instant j’ai mis le roman en pause. Je suis jeune, je ne maîtrise pas tout encore ! [rires]

M : Ce goût pour l’écriture est-il lié à des études littéraires ?

: Non pas du tout, je fais des études de psychologie, ce qui peut aussi me donner des idées. J’ai aussi beaucoup lu. En fait derrière les textes que j’écris il y a beaucoup de travail. Amélie Nothomb s’enferme dans une pièce très tôt tous les matins pour écrire, et ensuite elle jette 90% de ce qu’elle a écrit. Il y a d’autres auteurs qui écrivent d’une traite, sans retravailler. Moi je suis très lent, et derrière ce que j’écris il y a des heures de travail pour trouver le lexique, le vocabulaire. Je recherche toujours la fluidité. J’aime quand le lecteur lit quelque chose qui se laisse couler, qui « glisse ». Des idées j’en ai toujours, mais comme je veux que la forme soit belle, parfois je relis, je trouve ça nul et je n’arrive plus à écrire !

M : Y a-t-il des types de personnages sur lesquels tu aimes bien écrire ?

: J’aime bien écrire l’histoire des gens « cassés », ceux qui ont vécu des choses difficiles dans leur vie, et qui n’ont pas le même rapport au réel que nous. Mais évidemment ce genre de développement est plus difficile dans le format court.

M : Y a-t-il des auteurs qui t’inspirent particulièrement ?

: Ah oui ! Il y a trois auteurs que j’admire beaucoup, et pour trois raisons différentes. Il y a d’abord John Irving, un auteur américain qui a écrit Le Monde Selon Garp. Ses livres ont un côté religieux qui peut être agaçant, mais il arrive à créer un monde, avec des détails historiques, et une toile si bien tissée que l’on finit par douter. Il m’arrive d’aller sur internet pour vérifier que ce qu’il a inventé n’existe pas vraiment ! Il a une précision et un pouvoir d’immersion qu’on ne retrouve pas ailleurs.

Ensuite, il y a l’écrivain japonais Haruki Murakami, qui est devenu plus connu avec 1Q84J’aime la forme de ses écrits, cela me donne l’impression de plonger dans de l’eau fraîche, c’est entraînant. Le livre en soi n’a pas tant de profondeur, mais il a cette capacité à nous embarquer. Si on aime la fluidité, je conseille de lire Au Sud de la Frontière à l’Ouest du Soleil, si l’on veut quelque chose avec plus de profondeur, il faut lire 1Q84.

La troisième est un peu plus polémique, c’est Amélie Nothomb. Elle a écrit beaucoup de choses que je n’aime pas. Mais elle a aussi écrit Hygiène de l’assassin. Dans le roman, Monsieur Tach, qui est un éminent écrivain sur le déclin, parle d’écriture. Il aborde, avec le troisième journaliste venu l’interroger, les différentes parties du corps nécessaires à un écrivain pour écrire. C’est surprenant de précision. J’ai lu ce passage des dizaines de fois. A. Nothomb pointe à travers cela tout ce qui est essentiel dans un bouquin, elle tape vraiment juste. On se rend compte qu’il y a quelque chose de commun entre les gens qui écrivent, et pour moi elle a tout compris. Bien sûr il ne faut pas non plus lire trop de ses livres ! 

M : Dans ta description tu dis que si tu étais un film, tu serais Paranoid Park de Gus Van Sant (2007). Dans le film, un jeune skateur tue quelqu’un par accident, et décide de ne rien dire. Pourquoi ce choix ? Je l’ai vu, il m’avait paru très oppressant…

: Oui, en fait après avoir vu Elephant (2003), je voulais en voir plus de ce réalisateur. Ce n’est pas que je m’identifie au film, mais je l’ai trouvé très réussi, très esthétique. Deux scènes m’ont marquées : le moment où le garçon brûle la lettre de sa copine, avec un gros plan sur le feu, et le moment où il prend une douche et que l’on voit l’eau couler… Il y a un côté apaisant dans ces scènes, toute l’attention se focalise sur ces 2 moments clés. Je me suis dit « Waou, c’est fort ! », d’un point de vue esthétique j’entends. Comme dans Elephant on retrouve le travail des contrastes entre la lenteur et la violence.

M : Quelle serait ta philosophie de vie en quelques mots ?

: Ma philosophie de vie, serait qu’une philosophie de vie ne se résume pas en une phrase ! Bon, j’aime aussi cette citation : « Tous les champignons sont comestibles, mais certains qu’une fois seulement », mais c’est sûrement inutilisable pour la question !

M : Non, non, ça ira très bien ! On méditera dessus [rires]. Merci beaucoup pour cet échange Rostaim, et à bientôt !

: Merci à toi, à bientôt !

Interview réalisée par Miléna Salci