John-Henry

Le phénylcétonurique (3/5), John-Henry Brichart

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.

Des épisodes courts et bons qu’on souhaite faire découvrir à tous nos lecteurs !
Pour retrouver les feuilletons précédents :

Résumé des épisodes précédents : Sergio participe à une émission de télé-réalité où chaque candidat possède un secret. Le sien, c’est de ne pas pouvoir manger de protéines à cause d’un trouble du métabolisme. Pas de viande, pas de fromage, pas d’œuf, sans quoi il risque un retard mental sévère. Thierry, le producteur de l’émission, veut maintenant tirer profit de ce genre de profil, jamais exploité encore en télévision.

Retrouvez les épisodes précédents : 1/5 – 2/5

Episode 3
La croisade

Sergio avait survécu aux six premières semaines de jeu ; la moitié des candidats avait regagné les foyers qui se remplissaient des « émotions éphémères » en allumant leur téléviseur à 18h13. Ils regardaient les jeunes humains pleurer dans la maison et ils cherchaient leurs secrets et ils espéraient qu’un couple récréatif se formerait entre une jeune femelle métisse et un mâle blond arborant une longue crinière.

Le temps à l’intérieur de la maison, surveillée par des dizaines de caméras, était différent. Tout repère temporel avait été supprimé et le climat dans cette région boréale du globe terrestre était sombre et nuageux, le soleil ne faisant son apparition qu’à de très rares occasions. Les jeunes Hommes se levaient quand la lumière artificielle des lampadaires apparaissait dans la maison.

Sergio ne faisait jamais partie de ceux que la voix-off de l’émission appelait « les lève-tôt ». Ce matin du 28 février, alors que Sergio marchait, à peine réveillé, les autres humains mangeaient déjà sur le bar de la cuisine. Et il y avait pour la première fois depuis le début de leur vie commune, les produits spécifiques de son régime posés face à eux. Ils avaient tourné autour une heure entière avant de réaliser leur présence « anormale ».

Ils avaient fait la lecture à voix haute de tous les produits présents et ils en avaient conclu qu’un candidat avait un secret lié aux protéines. « Mais est-ce que c’est un véritable indice ou une manipulation ? » Et l’agitation avait animé les esprits des candidats et des téléspectateurs pendant plusieurs jours.

Sergio participait aux réflexions mais au fond c’était un homme en colère, un homme qui se sentait trahi et qui avait décidé de partir en guerre contre Thierry, avec ses propres moyens, plutôt limités dans une maison de distraction à l’usage des humains à l’extérieur de la télévision.

C’est ainsi que Sergio avait commencé à se nourrir comme les autres candidats : poisson, viande, poulet, légumineuses, fromages, œufs,… Il mangeait normalement pour la première fois de sa vie. Il souhaitait conserver son secret plus que sa santé. Il goûtait ces produits pour la première fois et cela entraînait des troubles comportementaux et digestifs, jamais son corps n’avait été habitué à assimiler cette alimentation. Les éliminations s’enchainaient au fil des semaines et personne ne décelait de changement chez Sergio. Cela infusait lentement en lui, après des années d’un régime strict. Et puis son humeur s’est déglinguée assez subitement, après avoir avalé une entrecôte saignante.

Devant le comportement inattendu de Sergio, Thierry avait décidé d’informer le public sur son secret. Sergio devait être un des moteurs de l’émission, une de ces personnalités marquantes que le public revient voir chaque soir, dans le téléviseur. Il représentait tous ces gens à qui l’on ne parle jamais en télévision, tous ces gens atteints de maladie rare ou génétique et par extension tous les végétariens ou végétaliens. Il représentait un nouveau terrain de jeu pour la télé-réalité.

« Si aujourd’hui, à son âge, une telle alimentation n’a plus de conséquence à long terme, cela le rend irascible, nerveux, ingérable, il ne parait plus en capacité de pouvoir juger correctement la situation. Et enfin, il présente les mêmes symptômes qu’un homme ivre. Certains patients peuvent même accuser un retard intellectuel. Je trahis peut-être le secret médical. Je l’ai peut-être aussi trahi autrefois. Mais il était temps de mettre cette maladie en avant, de sensibiliser la population. »

Sylvie expliquait cela, face à la caméra, face à tous ces foyers de France et de Belgique, installés dans leurs fauteuils. Sylvie expliquait le secret de Sergio, elle répétait qu’à trop vouloir protéger son secret, Sergio se mettait en danger et que la production ne pouvait pas rester les bras croisés.

Des images ralenties de Sergio mangeant des morceaux de viande apparaissaient à l’écran, en noir et blanc, accompagnées de violons. En bas, il y avait ce texte : « Mon secret : j’étais pratiquement handicapé mental. » Et Sylvie continuait d’expliquer en plateau que la maladie, si elle n’est pas traitée dès la naissance, grâce à un régime alimentaire très spécifique, peut entraîner un handicap mental sévère et réduire très fortement l’espérance de vie.

La combinaison de ces éléments a souvent pour effet d’émouvoir les humains. Et ce soir-là, on le voyait dans ces millions d’yeux humides fixant l’écran du téléviseur : Sergio avait ému les téléspectateurs.

Retrouvez les épisodes suivants : 4/55/5