L’affaire Dobelyou (6/6), Albert Dardenne

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.

Des épisodes courts et bons qu’on souhaite faire découvrir à tous nos lecteurs !
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Résumé des épisodes précédents : La seizième victime n’est autre que Valderama, le médecin légiste. Lefin arrive sur les lieux.

Retrouvez les épisodes précédents : 1/6 – 2/6 – 3/6 – 4/6 – 5/6

Episode 6
L’ironie du sort

— Qu’est-ce que tu me fais comme cinéma, là ? Allez, on entre !
— Je voulais d’abord vous prévenir. Après mon coup de fil, en attendant votre arrivée et celle du labo, j’ai fait un premier tour des lieux.
— Bon. Et alors ?
— Alors ? Sur un petit bureau il y a un carnet, une sorte de journal écrit de sa main, qui ne laisse aucun doute : Dobelyou et le toubib ne font qu’une seule et même personne. Ce n’est pas W qu’il faut lire, mais un V redoublé, celui de ses initiales : Vincent Valderama.
— Arrête ! Pas lui, pas Vincent ! Tu me mènes en bateau…
— Vous croyez que j’en ai envie ? Je ne suis pas spécialiste, mais d’après ce que je crois comprendre, il devait être un rien schizophrène sur les bords notre toubib, et en plus il était manifestement obsédé par le calcul.
— Ce n’est pas possible…
— Vous verrez. Dans le carnet, il se décrit comme « investi par son Maître Benoît d’une mission sacrée », etc. Et il devait choisir ses victimes par tirage au sort.
— Par tirage au sort ?
— Oui. Par une série de jets de dés, il obtenait des nombres dont l’addition lui donnait successivement un numéro de page de l’annuaire et une colonne.
— D’où, pas de point commun…
— Dans la colonne concernée, il cherchait alors le premier abonné dont le nom comptait seize lettres. Ce seul critère le désignait comme prochaine victime. Mais ne me demandez pas pourquoi il faisait une fixation sur ce nombre précis.
— Mais sa mort à lui ?
— On pourrait appeler ça l’ironie du sort, patron. En fait, comme il le consigne dans sa dernière note, le hasard des dés l’a désigné lui-même. Et Vincent Valderama, ça fait seize lettres, en effet. Cohérent dans sa folie, il a voulu aller jusqu’au bout.
— Et ce Benoît, tu l’as identifié ? J’ai deux mots à lui dire à celui-là.
— Identifié, pour ça, oui. Sa photo est la seule décoration du studio. Mais je doute que notre homme l’ait jamais rencontré. Il n’y a pas si longtemps, il était pape, sous le nom de Benoît… seize, évidemment !
— Évidemment…
— Pas de bol !
— Pourquoi, pas de bol ?
— Parce qu’il aurait pu s’enticher de Jean-Paul, seulement « deux » ou de François, même pas qualifié de « premier ». Avec un peu de chance, ça nous aurait occasionné moins de dégâts.