Quand j’étais grand (5/5), Jacques Michel

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.

Des épisodes courts et bons qu’on souhaite faire découvrir à tous nos lecteurs !
Pour retrouver les feuilletons précédents :

Résumé des épisodes précédents : Raoul aurait découvert que s’empiffrer de fraises Tagada avant de passer une IRM permettrait de voyager dans le temps. Présenté comme ça, il y a évidemment de quoi être sceptique. Cela ne l’empêche pas d’embarquer la belle Madeleine dans son expérience, l’idée étant de la conduire en 2053, date à laquelle Raoul est professeur en chirurgie cardiaque et pourra soigner l’amour de sa vie. L’IRM qui abrite le couple a commencé depuis 8 minutes. 

Retrouvez les épisodes précédents : 1/52/5 – 3/5 – 4/5

Episode 5
Toujours en 2013… Le 5 janvier vers 3 heures du matin.

J’entends des voix, des gens qui parlent très fort. Madeleine encore endormie est collée contre moi, nous sommes cernés de gens en blouse blanche, d’autres en tenue de policier, un autre en costume.
— Regardez ! Ils se réveillent ! lâche, perspicace, un premier policier qui me voit ouvrir un œil.
— …
— Alors les gosses, qu’est-ce que vous foutez là ? s’enquit le second policier prêt à nous passer les menottes.
L’homme en costume et cravate nous sourit incrédule :
— J’ai déjà vu pas mal de choses dans ma carrière, mais un couple allongé dans une IRM, ça non… Alors ça vraiment non ! »
Il répète encore plusieurs fois la phrase. Il est trois heures du matin et le directeur de l’hôpital a enfilé son costume gris pour venir voir deux adolescents enlacés dans son IRM. L’un des policiers prend des photos avec son téléphone mais se fait rabrouer par le directeur. Nous nous extrayons du tunnel de l’IRM, un sachet de fraises tombe de ma poche. Dupont et Dupond se précipitent pour le ramasser, ils tiennent là un indice qu’ils vont envoyer au labo, comme dans la télé du dimanche soir. Le directeur souhaite des explications et fait signe aux policiers qu’ils peuvent disposer. En partant, ils croisent nos parents, j’entends la mère de Madeleine invectiver mon père, « on n’a pas idée d’élever son fils de cette façon, les détraqués sexuels ça suffit ! »

Je ne sais plus que faire. Tout raconter depuis le début et je me fais interner, faire croire à un pari stupide – oserais-je jouer avec la santé de Madeleine et lui donner de faux espoirs ? À propos de Madeleine, elle vient de se réveiller et elle se frotte les yeux, je lui prends sa main chaude, elle me sourit.
— Madeleine ma chérie, mais qu’est-ce qui t’a pris ! lâche Mme Rouste la voix étouffée par les larmes.
Madeleine va ouvrir la bouche et déjà mon père reprend de plus belle.
— Raoul t’as intérêt à vite nous expliquer !
Et il accompagne ses paroles d’une amorce de coup droit sans la raquette ; j’aurais pu me douter que côtoyer la famille Rouste pouvait lui donner des idées. On n’a pas eu le temps de débriefer avec Madeleine, pour s’accorder sur un scénario crédible. Alors tant pis, je me jette à l’eau. Pendant quelques minutes, mon père continue d’esquisser des coups droit. À chaque fois, le directeur de l’hôpital lève la main en signe d’apaisement. Mais mon père trépigne, la dernière fois qu’il a croisé le corps médical c’était l’infirmière de son lycée, il s’était coupé avec un taille crayon. Alors avaler que son fils a été professeur de chirurgie cardiaque dans le futur grâce à des fraises Tagada ! Cette fois, c’est carrément un revers qui se prépare.
Nos mamans n’écoutent même pas ; il n’y a que notre état de santé qui compte. Madeleine s’est levée, elle embrasse sa maman, elle gambade de long en large dans la pièce.

2053, le 5 janvier vers 3 heures du matin, suite et fin…

— Rouly tu penseras à sortir les poubelles quand tu reviendras ! me glisse Madeleine depuis sa chemise de nuit, alors que je suis en train de dévaler les escaliers.
— C’est quoi aujourd’hui ?
— C’est la violette, pour les déchets cellulosiques non fibreux.
À croire qu’elle a fait des études supérieures de déchetterie.
Je l’aime comme au premier jour, quand elle est entrée dans la salle d’attente avec son HTAP sur elle.

Il y a quarante ans, j’ai passé mon bac français. Je suis évidemment tombé sur La condition humaine, celle de Malraux. J’ai beaucoup parlé des trois premières pages, celles que je connaissais le mieux. J’ai eu 6 sur 20, tant pis, ça ne m’a pas empêché de refaire mes études de médecine, médaille d’or à l’internat de Paris, eh ouais ! Forcément c’est plus facile quand on le repasse. Je n’ai jamais trop épilogué avec mon entourage sur ma capacité à faire des allers-retours dans le temps. C’est drôlement compliqué, surtout quand on touche au passé, on ne sait pas trop ce que le futur nous réservera.
Par exemple, ce matin, je m’apprête à opérer une ravissante jeune fille (la plus belle du monde, je dirais) pour une HTAP avancée ; une petite intervention que je vais réaliser tranquillement depuis mon écran de contrôle. Il s’agit de pas me rater, c’est un peu tôt pour être veuf à mon âge.