Lutte des classes (5/5), Marie Lauzeral

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.

Des épisodes courts et bons qu’on souhaite faire découvrir à tous nos lecteurs !
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Résumé des épisodes précédents : Le médecin passe la malheureuse enseignante, également sa patiente, au crible de ses questions, toutes plus tordues les unes que les autres. Elle perd pied, devant les yeux scandalisés d’Alice, la fille du narrateur qui ne comprend pas où veut en venir son fou de père.

Retrouvez les épisodes précédents : 1/5 – 2/5 – 3/5 – 4/5

Episode 5
Qui perd gagne

Mademoiselle O’Brien est de plus en plus agitée. Je ne sais pas ce qui la retient de m’envoyer sur les roses. Probablement la perspective de sa prochaine consultation avec moi. Sans doute aussi ce même sang froid professionnel que celui dont j’ai fait preuve l’autre jour en sa présence. Je lis dans ses yeux un mélange de désarroi et de supplication. Nous sommes l’un en face de l’autre depuis trente-cinq minutes. Finalement Alice me tire par la manche et me dit sur un ton comminatoire : « C’est bon là papa, non ? Il y a plein de gens qui attendent. » Je décide de donner le coup de grâce avant de me lever et de faire cesser la séance de torture : « Bien sûr, je n’avais pas réalisé. Je suis désolé mademoiselle. Je prendrai rendez-vous avec vous afin de poursuivre notre entretien dans des circonstances plus favorables. » Et là, je vois l’expression de son visage changer, elle blêmit. Elle se dit qu’elle a affaire à un maniaque qui, pour une raison obscure, va la harceler jusqu’à la fin de l’année scolaire. Je pourrais montrer un peu de pitié, la rassurer en lui disant que tout ceci n’est qu’une mauvaise blague, mais je n’en fais rien. Je lui serre longuement la main puis marche d’un pas lent jusqu’à la porte, au mépris de tous les regards indignés des parents furibonds. Alice n’en revient pas. Elle ne m’adresse plus la parole et refuse que nous allions voir ses autres professeurs. De toute façon nous avons pris trop de retard. Il n’est pas certain que mes relations avec ma fille soient meilleures à l’issu de cette confrontation.
Nous sommes presque parvenus au bas de l’escalier lorsqu’un appel pressant se fait entendre : « Un médecin ! Y’a t-il un médecin parmi vous ? C’est urgent ! Au troisième étage ! » Je saisis la chance de restaurer mon image aux yeux de ma fille par une conduite héroïque. Je fais demi tour et gravis quatre à quatre les marches. Je suis accueilli en haut par le directeur adjoint paniqué : « Vous êtes médecin ? C’est notre collègue d’anglais, salle 312 ! Elle a fait une syncope ! » Je fonce dans la salle et découvre mademoiselle O’Brien allongée sur le côté, en train de reprendre connaissance. Ses collègues l’entourent. Je m’agenouille près d’elle pour lui prendre le pouls. Je sais exactement de quoi elle souffre. Un malaise vagal est toujours impressionnant mais ce n’est pas aussi sérieux que cela en a l’air. Je positionne ses jambes en hauteur contre le mur de la salle et lui suggère d’attendre calmement que son rythme cardiaque se rétablisse. Au bout de quelques minutes, elle a retrouvé des couleurs, se relève et rassure tout le monde sur son état. Je ne juge pas indispensable de rester plus longtemps, et je m’apprête à prendre congé. A ce moment précis, elle s’approche de moi, si près que sa main effleure ma cuisse, et d’une voix basse et chaude, me dit : « Comment vous remercier docteur ? Vous portez une telle attention à mon travail, à ma personne ! Pour un peu je dirais que vous avez un petit faible pour moi … Nous nous voyons bientôt n’est-ce pas ? I have so many exciting things to tell you. I can’t wait. » Je ne saurais décrire précisément ce que je lis dans ses yeux tandis qu’elle prononce, avec un accent incroyablement sexy, ces mots que je suis le seul à pouvoir entendre : mépris ? vice ? provocation ? J’adopte un ton ultra professionnel et lui réponds : « Etant donné ce qui vient de se produire, je vous suggère d’avancer notre rendez-vous. Précisez surtout à ma secrétaire d’effacer le double astérisque. »