Le Syndrome de Botrange (5/6), Aliénor Debrocq

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de shortEdition.

Des épisodes courts et bons qu’on souhaite faire découvrir à tous nos lecteurs !

Nous ouvrons donc le bal du Feuilleton du lundi avec la nouvelle en six épisodes d’Aliénor Debrocq, Le Syndrome de Botrange.

Retrouvez les épisodes précédents : 1/62/63/64/6

Résumé de l’épisode 4. Anya décortique les motifs de ses peurs. Sterm est de plus en plus fasciné par sa patiente. Il tente de garder ses distances mais enfreint lui-même les règles.

Episode 5
Et je ne vois que sa gorge

Je laisse le chien à Suzon. Elle n’ose pas demander où je pars ni pour combien de temps. Je passe prendre Anya. Elle se cale contre le siège tiède et moelleux de la berline. Autrement plus confortable que le métro, constate-t-elle amusée. Dès notre arrivée, nous marchons de longues heures à travers la réserve naturelle des Hautes Fagnes. Anya est émerveillée. Dix ans que j’habite ce pays, dit-elle, dix ans et je n’avais aucune idée de l’existence de ce lieu ! Je l’observe sans rien dire, je la regarde rire, se mouvoir, s’enfoncer dans la neige. J’ai peur de la quitter des yeux ne serait-ce qu’un instant. Peur qu’elle disparaisse.

Nous gagnons Botrange à la tombée du jour. J’ai réservé deux chambres d’hôtes, sans savoir qu’elles étaient seulement séparées l’une de l’autre par une salle de bains commune. Une salle de bains très design, avec une vaste douche recouverte de pierre bleue. Quand Anya en ressort, enveloppée d’une serviette, elle rayonne. Il n’y a pas de rebord, explique-t-elle. Pas de rebord, donc pas de peur. Le son cristallin de son rire se répercute sur les dalles bleues, se reflète dans les miroirs, monte jusqu’à la charpente de l’ancienne ferme. Elle rit et je ne vois que sa gorge, sa gorge projetée vers moi, tandis que sa main a agrippé mon bras et que la chair de poule menace. Je ne peux empêcher mon esprit de visualiser la moue désapprobatrice de Suzon si elle nous découvrait en cet instant, cet instant prodigieux d’oubli, de joie sereine, où Anya rit et où je ressens une furieuse envie de la serrer contre moi. Je me tiens immobile face à elle, avec cette pulsion qui grandit. J’ai beau me raisonner, en appeler à toutes mes connaissances sur l’inconscient, l’envie ne part pas. Allons dîner, dis-je. C’est tout ce que je trouve pour lui échapper.
Nous dînons aux chandelles dans un petit restaurant du village voisin. Je fais de mon mieux pour paraître détaché, impénétrable. Vers la fin du repas, Anya brise notre fragile consensus. Comment est-ce arrivé ? Sa question m’atteint comme une gifle. Je demeure interdit. Comment sait-elle ? Comment savez-vous ? Elle sourit faiblement, tristement. La douleur. La douleur est toujours visible sur les visages. Sur le vôtre. Elle laisse des marques. Elle ajoute : Et les infirmières parlent beaucoup entre elles. Elles se soucient peu des oreilles des patients. Elle avance la main, promène le bout des doigts sur mon maxillaire : une empreinte. On ne peut pas ne pas le remarquer. Je déglutis avant de parler. Les vannes s’ouvrent sans aucune résistance.
C’était un lundi et c’était mon tour d’aller le chercher à son cours de hockey. J’ai été retenu à l’hôpital. Marc y est allé à ma place. Marc, mon meilleur ami, notre voisin d’en face. Nos enfants, Simon et Jérémie, étaient dans la même classe, faisaient du sport ensemble. Inséparables. Nous étions tous inséparables. La voiture a dérapé dans la descente près de chez nous. Tonneau. Marc est mort sur le coup. Simon a été admis aux soins intensifs. Il ne s’est pas réveillé. Jérémie s’en est sorti. En chaise roulante. J’ai sombré. L’année suivante, ma femme est partie.
Je ne mentionne pas Suzon. Cette façon que nous avons de nous épauler dans le deuil, depuis le départ d’Ariane. Cette compassion mutuelle que nous entretenons et que je ne supporte plus. Je relève la tête. Anya ne m’a pas quitté des yeux. Ce n’est pas votre faute, chuchote-t-elle. Je grimace pitoyablement.
J’aurais dû aller le chercher ce soir-là. Je ne pourrai jamais me le pardonner. Ariane a tenté de le faire, me pardonner. Mais moi, je ne pouvais pas.
Anya inspire profondément, ferme les yeux, les rouvre, me fixe intensément.
À chaque pas qu’on fait, on est conscient du risque que l’on prend. Un risque calculé mais un risque-tout de même. Nous ne savons jamais où va s’arrêter notre route, si nous poursuivrons le voyage. Chaque seconde. Chaque jour. Nous savons que nous risquons notre vie en la vivant. Sisyphe. Il faut imaginer Sisyphe heureux.
Sa dernière phrase me coupe le souffle. C’est de Camus, précise-t-elle. Je sens monter les larmes.
Ce n’est pas mon voyage qui s’est arrêté ce jour-là, c’est celui de mon fils. Rouler ma pierre après cela m’est impossible. Mes pas ont perdu leur sens.
Ma voix s’étrangle. Je déteste que ma voix s’étrangle devant elle. Elle me tend le coin de sa serviette sans détourner les yeux.
Nous quittons le restaurant dans un grand silence. Les portières claquent, le moteur ronronne. Nous traversons le village, les lumières brillent dans les maisons. Nous roulons et apercevons les gens vivre à quelques pas de nous. Peut-on recommencer ? Est-on jamais autorisé à recommencer ? demande-t-elle. J’agrippe le volant. Pour la première fois, je voudrais croire que oui.

Retrouvez la suite : 6/6