Le capitaine tire sa révérence, Sébastien Sarraude

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de shortEdition.

Des épisodes courts et bons qu’on souhaite faire découvrir à tous nos lecteurs !
Après Le Syndrome de Botrange, d’Aliénor Debrocq, dont vous pouvez retrouver tous les épisodes ici, voici le quatrième épisode de Sébastien Sarraude, Le capitaine tire sa révérence.

Pour retrouver les épisodes précédents : 1/5 2/5 – 3/5

Résumé de ces épisodes : Notre médecin annule tous ses derniers rendez-vous : l’état de son patient, Mr Lafourcade, a empiré et celui-ci est à présent en soins intensifs. ses symptômes ne laissent plus de doutes : ce n’est pas une simple grippe saisonnière.

Episode 4
Vendredi, la douche froide.

Vendredi. Il ne parle plus et est dans un état comateux. Nous demeurons silencieux, son cas nous interpelle et nous inquiète. J’ai passé la nuit à ruminer des idées noires dans mon lit et à pester contre les ronflements de ma femme. J’ai déjà eu un cas similaire mais je ne me rappelle plus où, quand, qui et surtout pourquoi. Les jeunes recrues se sont emparées du dossier en douce, je le sais. Tous cherchent de leurs côtés sans mot dire. Rêvant de doubler le vieux professeur et de déclarer haut et fort qu’ils ont dépassé le maître. Vu leurs visages, ils sont aussi embarrassés que moi. Personne n’a eu l’étincelle. Au point où en est le malade, je ne ferais pas un scandale si un étudiant du service trouvait la cause de son infection. Au diable la satisfaction personnelle et mon ego, je veux ce type sain et sauf avant de tirer ma révérence.
— Professeur, madame Lafourcade est arrivée.
Elle entre dans mon bureau les yeux cernés et un kleenex dans une main, prête à dégainer et à verser le flot de larmes qu’elle retient depuis son arrivée dans ce triste hôpital. Elle m’assure avoir cherché aussi loin qu’elle a pu dans sa mémoire et avoir épluché leurs agendas respectifs. Rien ne lui semble suspect. Je lui demande de me déchiffrer le document froissé et humide qu’elle me présente. Son homme travaille comme employé communal dans un bureau. Sa carrière rugbystique lui a permis de trouver un travail moyennement bien payée mais sans stress. Une mention « stage CNFPT » attire mon attention et je lui demande des précisions. Ce ne serait qu’un stage de formation de la fonction publique territoriale réalisé dans le chef-lieu du département. Un stage d’une banalité affligeante, mais se déroulant sur un week-end… Je n’y crois pas, au stage de Mr Lafourcade. Je fixe sa femme droit dans les yeux et essaie d’évaluer sa crédulité. Elle est déjà abattue par l’état de son mari qu’elle n’a pas encore vu aujourd’hui, je ne veux pas la travailler comme le ferait un commissaire de police. Notamment parce que je sais qu’elle s’écroulera bientôt en voyant son homme plongé dans le coma.
Nous montons à l’étage pour visiter le patient mais sommes arrêtés par un collègue qui me saisit brutalement par le bras et s’excuse auprès de la future mère. Il me prend à part, loin des oreilles de Mme Lafourcade qui n’est pas stupide et se doute que quelque chose ne tourne pas rond.
— Professeur, elle ne peut pas le voir, son état vient d’empirer, on n’a pas eu le temps de vous téléphoner.
Je demande à Mme Lafourcade de patienter dans le couloir et m’empresse de rejoindre les soignants affairés autour du lit médicalisé. Ils me regardent à peine et me laissent découvrir le désastre : convulsions, hémorragies. Il crache du sang, un sang rouge vif provenant des poumons. Il va mourir.
Je reçois une douche froide. Charge à moi de préparer sa femme à cette éventualité. Je suis las. Je m’apprêtais orgueilleusement à affronter cette mystérieuse infection comme un preux chevalier mais elle m’a pris de vitesse. Je ne dois recevoir les analyses sérologiques que d’ici quelques heures. Il sera peut-être mort d’ici là.
Elle est là, dans le couloir, à guetter les moindres allers-retours des blouses blanches avec ses yeux de cocker. Je dois lui parler, mais je n’y arrive pas ce coup-ci. Combien de fois l’ai-je déjà fait sans sourciller ? Pourquoi est-ce si dur aujourd’hui ?… Peut-être parce que je me suis engagé un peu vite sur une future rémission… Je m’enfuis par une porte dérobée et décide de m’octroyer quelques minutes de réflexions.

Retrouvez la suite : 5/5