Lutte des classes (4/5), Marie Lauzeral

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.

Des épisodes courts et bons qu’on souhaite faire découvrir à tous nos lecteurs !
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Résumé des épisodes précédents : Peu de temps après l’éprouvante consultation, le médecin se retrouve en face de sa patiente Melle O’Brien lors d’un rendez-vous parents-professeurs au lycée de sa fille. Il ourdit alors un plan de vengeance, qui consiste à la bombarder de questions inutiles alors que les parents s’impatientent dans le couloir.

Retrouvez les épisodes précédents : 1/5 – 2/5 – 3/5

Episode 4
Acharnement thérapeutique

Mademoiselle O’Brien me regarde un peu interloquée. Je baisse les yeux.
— Mais monsieur, nous ne sommes que début novembre. Il est très probable que les notes d’Alice vont progresser davantage.
— Oui je l’espère. Nous l’espérons tous. Mais si elle a déjà un très bon niveau, pourquoi seulement quinze ? Si je puis me permettre de vous poser la question, à combien estimez-vous qu’une note passe de bonne à très bonne ?
Mademoiselle O’Brien est embarrassée. J’insiste. Alice me fusille du regard. Sa mère n’aurait jamais pinaillé comme ça.
— Eh bien c’est un peu difficile d’être aussi précis, voyez-vous ? Cela dépend de plusieurs choses.
— Je vois. Lesquelles exactement ?
Mademoiselle O’Brien s’échauffe imperceptiblement. Un voile de sueur très léger apparaît sur son front. Alice m’écrase le pied sous la table.
— Oh, et bien je dirais… Tout dépend de l’état d’avancement de l’année scolaire. Nous devons ajuster nos exigences en fonction du calendrier. Et puis il y a aussi la bonne volonté de l’élève.
— Vous voulez dire qu’il est impossible d’obtenir un vingt sur vingt en début d’année, c’est bien cela ?
Mademoiselle O’Brien jette un regard circulaire en direction de ses collègues, pour chercher un peu de renfort dans ce qu’elle entrevoit comme une situation difficile à maîtriser. Dans le couloir, une foule de plus en plus compacte s’agglutine. Pour bien manifester l’intérêt que je porte à cet entretien, j’ôte ma veste et l’installe calmement sur le dossier de la chaise. Mademoiselle O’Brien plonge le nez dans son livret de notes.
— Je… je crois qu’Alice a déjà obtenu un dix-neuf, n’est-ce pas Alice ?
Alice fait mine de ne pas se rappeler. Elle n’a probablement jamais eu de dix-neuf mais elle ne veut pas contredire son professeur dans la situation pénible où celle-ci se trouve par la faute de son psychopathe de père.
— Mademoiselle O’Brien, je me demandais aussi… Vous me pardonnerez d’être aussi curieux, mais c’est la première fois que je m’entretiens avec les professeurs de ma fille, alors vous comprendrez bien que je veuille en profiter.
Mademoiselle O’Brien, pressentant qu’elle va subir une nouvelle attaque, se recroqueville sur son siège.
— Mais je vous en prie monsieur, nous sommes ici pour répondre à vos questions.
— C’est bien ce que je pense aussi. Donc, ce qui me chiffonne c’est que si Alice a déjà dix-neuf sur vingt en novembre, sa marge de progression est finalement assez faible et il se pourrait qu’elle perde un peu son temps.
— Ah mais pas du tout ! Pas du tout !
Là je sens que je l’ai peut-être vexée. Alice est consternée. Elle regarde pensivement vers la fenêtre en faisant tourner une mèche de ses cheveux entre ses doigts. Son père est un bouffon. Mademoiselle O’Brien reprend :
— Ne croyez pas que je néglige les bons éléments au profit des moins bons. Je suis naturellement confrontée au problème de la disparité du niveau mais je fais de mon mieux pour que le cours soit stimulant pour chacun.
C’est une belle tirade, j’en conviens. On ne peut rien redire à cela. J’attends donc un peu avant de répliquer.
— Très bien. C’est très bien. Si vous pouviez seulement, mais je ne veux pas vous embêter non plus, me dire quelles sont les solutions pédagogiques précises dont vous disposez pour pallier cette disparité ?
Je sens qu’on peut tirer encore cinq bonnes minutes. Mademoiselle O’Brien regarde furtivement sa montre sous la table. A la porte, un jeune garçon fait des signes désespérés dans notre direction. Je l’ignore. Tant pis il y aura des victimes collatérales.

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