Søkswen

Les pieds d’Hélène (3/6), Søkswen

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.

Des épisodes courts et bons qu’on souhaite faire découvrir à tous nos lecteurs !
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Résumé des épisodes précédents : Lambert et William sont tous deux médecins et enseignants. Chez Hélène, la fille de William, Lambert s’adonne au fétichisme du pied. Puis il rejoint sa fille Anna, qui lui annonce qu’Hélène est malade.

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Episode 3
01 sur 20

Hélène possède le même petit air supérieur que celui de son père, William. Son redoublement me rendait triste pour elle en même temps qu’il me faisait sourire car il atteignait William par ricochet. Les nuages au-dessus de sa tête sont pour moi autant de soleils.
Hélène est une jeune femme distinguée, toujours sobrement vêtue et affiche en toutes circonstances une élégance qui lui vient de ses longues années de danse classique. Son corps est harmonieux et ses pieds sont fantastiques. Son médio-pied légèrement bombé et doux comme un coussin est comme la lampe qu’Aladin frottait pour obtenir des vœux.
Hélène ouvre la porte de son studio.
— Anna ? Tu es là ?, demande-t-elle. En fin de compte, elle a dû partir. Viens Franck, viens m’ausculter, dit-elle avec son sourire de manipulatrice.
Hélène et moi avons des rapports complexes construits sur le respect, l’obéissance et le fantasme. Il s’agit de sensualité, sans véritable rapport, et à aucun moment le vulgaire et le commun ne viennent s’immiscer dans nos jeux. Je n’ai aucun désir classiquement sexuel avec elle, je les réserve à ma femme très traditionnelle, très bourgeoise et très prévisible. J’adore exécuter les ordres d’Hélène, je consens volontiers à n’être parfois qu’un objet manipulé.
Allongé bientôt sur le sol pendant qu’elle m’ordonne de mordiller ses phalanges, j’entends qu’elle se déshabille, vois ses vêtements qui tombent près de ma tête et je sais qu’elle est entièrement nue. Elle place son gros orteil dans ma bouche et se caresse sans que je puisse l’apercevoir. Ici c’est elle qui commande, qui décide du moment. Sa plante des pieds parcourt ma langue. Peu après la voilà debout sur mon torse, les jambes serrées. « Ouvre tes yeux, regarde, ausculte ». Quelques secondes plus tard elle s’agenouille et m’indique de me placer debout face à elle, et de me caresser. Elle joint ses mains. « Donnez-moi votre miel, mon roi ». C’est son dernier ordre.
Mon portable sonne. C’est Anna.
— Oui ma chérie ! Tu es où ?Je croise William près de la machine à café. « Elle est belle ta fille », me dit-il. Une phrase qui sort de nulle part. S’il s’imagine qu’on va disserter sur la beauté respective de nos filles, il se trompe. Pourtant je pourrais, j’en ai les moyens. Alors qu’il touille son café, je réponds « Merci », sans y croire. Il enchaîne sur sa hanche qui lui fait mal. Cette facilité qu’il a d’évoquer sa vie par le prisme de détails insignifiants m’irrite depuis longtemps. Puis il continue sur le temps qui passe et d’autres banalités sur l’âge de nos enfants et leur entrée dans le monde des adultes. « Tu te rends compte, dans quelques années ma fille et moi on travaillera peut-être dans le même service ».
— On y est pas, j’ai répondu, d’ici là tu seras peut-être à la retraite si ta fille met à chaque fois deux années pour en faire une.
Et je pars sans même regarder l’expression de son visage, sans savoir si son bronzage a un peu pâli. Depuis que ma fille est en première année avec la sienne, je me sens plus fort à l’idée qu’elle sera mieux classée. Dès qu’il m’agace avec son petit air, je songe à Hélène.
D’ailleurs elle m’appelle. « Tu viens ? — J’arrive ».
Je longe les quais, sonne à l’interphone, grimpe, tambourine. Elle se penche pour me faire une bise. Hélène flotte dans son peignoir de satin avec insouciance. Elle est pieds nus avec un ruban rouge à la cheville droite que je mordillerais et détacherais volontiers. Chez elle je me sens respirer, son studio est le seul endroit où je me laisse aller, et où je me livre aussi sans retenue. Hélène le sait, elle m’autorise à être pleinement moi-même, sans entrave, sans questions. Ma soumission me rend libre et Hélène est la seule personne qui le comprenne. Nos vingt ans de différence d’âge s’estompent dès que sa porte s’ouvre, il ne reste alors qu’un seul système de pensée, une même longueur d’onde qui nous unit.
— Je n’étais pas très bien hier.
— Ah oui ?, dis-je. Quelque chose t’a heurté ? Tu veux en parler ?
— Je suis enceinte, ajoute-t-elle sans me regarder.
Cette nouvelle m’a ému. J’ignorais qu’elle voyait quelqu’un et j’étais comme jaloux. Elle s’est blottie dans mes bras et s’est mise à pleurer. Je l’ai serrée très fort, de toute mon affection.
— Personne ne le sait. Même pas le père… Je ne sais pas qui est le père.
J’ai refusé de lui poser des questions d’usage, de m’immiscer davantage dans son intimité, de jouer au détective ou à l’inquisiteur. J’étais heureux qu’elle m’ait appelé pour que je prenne soin d’elle. Hélène m’a dit qu’elle voulait probablement avorter, qu’elle était prête, enfin, elle le pensait. Elle m’a répété qu’elle avait confiance en moi et m’a fait jurer de ne rien dire à William. J’ai juré d’obéir, de servir et de me taire, je l’ai embrassée sur son front et l’ai réconfortée. J’allais m’occuper d’elle et tout rentrerait dans l’ordre, je me sentais en mission contre le chaos.
Et en quelques secondes, j’étais redevenu à ses yeux un être socialisé, défini par son métier, son statut, ses acquis. Moi, Franck Lambert, gynécologue et chef de clinique devais examiner le cas de la patiente Hélène William.
— Je passe chez moi et je reviens te chercher, on ira à l’hôpital faire des tests.
Sur le trajet, j’ai pensé à toutes ces femmes qui souhaitent avoir des enfants et qui ne peuvent pas, à tous ces hommes stériles et qui ne le savent pas, et à tous ces enfants illégitimes. Un sur vingt ! Un môme sur vingt se trompe de père.

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