jm-3Quand j’étais grand (3/5), Jacques Michel

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.

Des épisodes courts et bons qu’on souhaite faire découvrir à tous nos lecteurs !
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Résumé des épisodes précédents : Le professeur Raoul Dunaux, professeur de cardiologie de son état à l’Hôpital de Paris Ouest, est en train de subir un bilan complet pour ses assurances. L’appareil ressemble à une lampe d’architecte, dont la tête animée scrute du regard les milliers d’indicateurs de santé pour laquelle elle est programmée. Il se remémore sa première IRM, quarante ans plus tôt. La scène se déroule en 2053 mais plus pour longtemps… 

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Episode 3
Où l’on retourne en 2013…

J’ai encore le goût de la fraise Tagada dans la bouche. Ma vision se brouille et le visage de Lucienne, l’opératrice, disparaît. Surgit dans mon champ de vision un plafond de plastique beige, il fait un raffut incroyable. J’y crois pas. Je suis dans leur vieille IRM toute pourrie… Le bruit cesse soudain.
— Parfait Raoul, l’examen est terminé, on vient vous sortir de là.
— …
— Raoul ça va ? C’est Maman qui te parle.
— …
J’ai du rêver alors. C’est vrai que dans les rêves tout va très vite, on vit plein de scènes en une nuit, mais après quelques minutes d’éveil, les histoires s’estompent. Quand elles sont belles, on veut les revivre, alors on tente de les rejouer et pfuit… fini.

Mon opération, mes études de médecine, mon internat, mon premier mariage, tout est limpide dans mon esprit. Le regroupement des hôpitaux de Paris, les grèves… j’attends.

Encore cinq minutes et tout se sera effacé.

Rien.

Rien ne disparaît. Bien au contraire, tout défile, toutes les images sont parfaitement claires : le premier vaccin contre le cancer du sein, la disparation des voitures diesels, la réunification des deux Corées, la guerre au Brésil. Tout est limpide dans mon esprit, je peux affirmer les dates, énumérer les prénoms en vogue lorsque j’ai envisagé d’avoir des enfants : Marcel, Bernard, Colette. Et pourtant je suis dans mon IRM, comme si je ne l’avais pas quitté.
Et puis le souvenir que ce début d’IRM était associé à un truc pas croyable : la plus belle fille du monde que je venais de croiser. Pendant dix ans, son image m’a hanté, j’ai étudié la médecine, fait des rencontres et puis voilà. En attendant, j’ai un problème de timing à régler parce que je suis en 2013 et plutôt bien parti pour rater mon rendez-vous avec Paulette à 20h30. Le problème n’est pas l’heure, mais plutôt l’année, je risque d’avoir 40 ans de retard pour le rendez-vous et Paulette va râler. Il y a de quoi.
Maman est soulagée de voir que j’ai survécu à l’IRM, je retrouve l’équipe de médecins et d’opérateurs derrière la vitre et commence à poser des questions. C’est à ce moment-là que j’ai compris que la suite allait être compliquée. D’un sourire condescendant, ils m’expliquent qu’il faut arrêter de dire que leur IRM est totalement dépassée, surtout qu’ils possèdent le dernier modèle, et puis ils n’ont pas besoin de moi pour le diagnostic. Je repars vers la salle d’attente. Elle est toujours là, elle n’a pas pris une ride en quarante ans, c’est fort ! La plus belle fille du monde a les yeux plongés dans une revue apaisante avec des spas et des filles à plat ventre avec des galets sur le dos. Je n’hésite pas, il n’y a plus une seconde à perdre, surtout que je commence à ne plus bien comprendre en quelle année nous sommes.
— Bonjour…
— …
— Je m’appelle Raoul Dunaux et je suis professeur en cardiologie, dis-je en lui tendant la main.
— Je m’appelle Madeleine Rouste et je suis capitaine aux longs cours.

Bien joué, du haut de mes dix-sept ans je déclare être professeur en cardiologie, elle a bien le droit d’être capitaine au long cours.
— Et sinon, qu’est-ce qui vous amène ici ?
Jusqu’à présent, la discussion pouvait être drôle. Soudain, c’est plus grave. Madeleine Rouste me regarde tristement, j’ai envie de pleurer ; elle est trop belle pour que son regard triste soit supportable. Elle me parle en fixant ses pieds.
— J’ai une maladie orpheline, un peu comme la myopathie mais en plus orphelin, ça touche le cœur en premier et personne ne fait d’émission à la télévision pour ma maladie…
Oups, il va falloir jouer serrer, mais je me permets d’insister :
— Heu… Vous avez idée d’un diagnostic, un nom ?
— Oui, la sijaibesoindetoijetappelle ! lâche-t-elle, cassante.
— Veuillez l’excuser jeune homme, Madeleine est un peu bouleversée, intervient la mère de la jeune fille.
— Je suis pas bouleversée, il raconte qu’il est cardiologue avec un short et des boutons d’acné, j’aime pas qu’on se foute de moi, c’est tout ! renchérit Madeleine.
Elle est belle mais ça ne fait peut-être pas tout.
— Elle souffre d’une HTAP en phase avancée, finit par me lâcher Mme Rouste mère.
Une HTAP avancée… ça fait bien longtemps qu’on sait s’en débarrasser.
Enfin en 2053, on savait s’en débarrasser. Pas facile de parler au passé… du futur.

Retrouvez la suite : 4/5 – 5/5