Effets secondaires (2/7), Elodie Torrente

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.

Des épisodes courts et bons qu’on souhaite faire découvrir à tous nos lecteurs !
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Résumé de l’épisode précédent : Muriel Martin, jeune médecin généraliste, empathique et enjoué, est installée depuis trois ans en libéral dans un village de l‘Ile de France. Elle vient de sauver un bébé avaleur d’aimant quand, en lieu et place de Mme Chéret, professeur dépressif, elle reçoit la visite d’un patient troublant. Avant que des cris éclatent dans la salle d’attente… 

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Episode 2
Nervosité

Nadine Chéret se raidit face à la furie qui l’invectivait, lui postillonnant sa haine au visage. Comment avait-elle pu, cette professeure minable faire virer sa fille du collège ! Qui était-elle pour gâcher ainsi l’avenir de Lucie ?! Certes, la jeune fille n’avait rien d’une bonne élève, mais tout de même ! La renvoyer définitivement à 16 ans alors que l’école n’est plus obligatoire, avec le chômage qui régnait en maître, se rendait-elle bien compte, la mégère de l’éducation nationale, ce que ça présageait pour sa chère Lucie ? Hein, connasse, tu le sais, hurlait-elle en attrapant le professeur par le col, quand Muriel surgit dans la salle d’attente.
— Voyons, madame Lebrun ! Lâchez madame Chéret ! Et calmez-vous !
— Quoi, me calmer ? Ne me dites pas que vous êtes de son côté, docteur ?
— Il ne s’agit pas de ça, répondit froidement le médecin. Vous êtes dans un cabinet médical. Il y a des malades. Madame Chéret en fait partie.
— Vous êtes de son côté. J’en étais sûre. Ça ne m’étonne pas. Allez viens, Lucie. On s’en va. On ira consulter à L’Isle Adam. Le docteur Saunier est bien plus expérimenté de toute façon, claironna la mère avant d’ouvrir la porte puis de la claquer violemment.
Muriel ne put empêcher un rictus de quelques millisecondes. Être débarrassé de Lebrun, c’était déjà une aubaine mais là, elle tenait enfin l’occasion d’envoyer Chéret chez son confrère psychiatre. Elle s’excusa de son retard auprès des autres patients, puis après l’avoir prise par le bras et soulevée de sa chaise, elle fit entrer Monique Chéret, tremblante et alarmée. Elle l’installa puis rédigea une recommandation à l’attention du docteur Müller tout en expliquant à la patiente assise devant elle, l’objet de sa missive.
Après quelques secondes passées à se moucher bruyamment, Chéret, choquée, approuva par un hochement de la tête quand la praticienne lui proposa de prendre le rendez-vous tout de suite. Muriel décrocha son téléphone, nota la date et l’heure transmise par le secrétariat du psychiatre, raccrocha puis donna ordonnance, horaire et coordonnées de Müller à celle qui, déconfite, se laissa raccompagner docilement jusqu’à la porte.
Lorsqu’elle referma derrière sa patiente, l’image d’Alexis Chevallier lui apparut. Il était vraiment beau ce rhinopharyngé. Combien de temps partait-il en Inde, se demanda-t-elle avant de se tancer mentalement « Non, mais n’importe quoi, Muriel ! Un patient ! Et la déontologie dans tout ça ? N’y pense même pas ! Allez ! Au malade suivant, au lieu de fantasmer bêtement ! ». Cependant, alors qu’elle se rendait dans la salle d’attente, son téléphone retentit.
C’était le secrétariat. Monsieur Bertin avait appelé pour demander au médecin de lui faire une ordonnance d’antibiotiques. Il partait en Espagne. C’était au cas où. Il ne pouvait pas passer la chercher. Il proposait qu’elle aille chez lui en rentrant ce soir pour la lui déposer. Le patient a précisé que c’était urgent, dit d’une voix monocorde celle qui, ce jour-là, était chargée de traiter les appels pour le docteur Martin. Urgent ? Des antibiotiques au cas où ? Chez lui ? Encore un qui ne manquait pas de culot ! Muriel garda ses réflexions pour elle puis, souriante, raccrocha. Après tout, ils sont tellement nombreux ces patients qui considèrent leur médecin comme un épicier. Peut-être d’ailleurs que le prochain, celui qui attendait depuis une heure dans la salle d’attente, venait pour un mal qui pourrait survenir le week-end prochain ? À moins que ce ne soit une mère qui réponde à la place de son adolescent sur l’intensité de la douleur ressentie par sa progéniture ? Ou une personne en bonne santé qui attend d’être à la porte pour avouer que, oui, docteur, j’ai des démangeaisons intenses au pubis. Elle n’aurait su le dire au moment de se rendre dans la salle d’attente. D’ailleurs peu lui importait. Depuis trois ans et demi en libéral, elle avait fini par ne plus s’agacer de ces pertes de temps, comprenant qu’un malade est, par définition, un être souffrant qui ne partage pas sa douleur. C’est pourquoi, elle s’était astreinte à devenir une véritable enquêtrice, à la recherche de ce que lui cachaient certains de ses visiteurs pourtant venus initialement lui demander son aide. Comme ce fut le cas des patients suivants. L’un se plaignit pour rien, l’autre dissimula trop. Le troisième enfin fut réaliste. De la fièvre, des douleurs abdominales, une mine déconfite. Il fallait bien des maladies palpables de temps en temps, pensa-t-elle, en quittant le cabinet. Avant qu’une terrible explosion ne déchire le silence.

Retrouvez la suite : 3/74/75/76/7 – 7/7