Le capitaine tire sa révérence, Sébastien Sarraude

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de shortEdition.
Des épisodes courts et bons qu’on souhaite faire découvrir à tous nos lecteurs !

Après Le Syndrome de Botrange, d’Aliénor Debrocq, dont vous pouvez retrouver tous les épisodes ici, voici le second épisode de Sébastien Sarraude, Le capitaine tire sa révérence.

Episode 2
Mercredi, branle-bas de combat

En arpentant les couloirs recouverts de lino cuit et craquelé, je songe à ce qui m’attend par la suite. Mon domicile, mes livres, ma pendule comtoise et le bruit de son impitoyable balancier qui me rappelle à chaque seconde que je me rapproche de la fin. Oui, je vais sûrement m’emmerder. Et puis il y a Clothilde, mon épouse. Que va-t-on bien pouvoir se dire pendant tout ce temps qu’il nous reste ? Chacun avec nos occupations, on se supporte. Mais quid de ce week-end ? Quid de chaque jour, de chaque semaine à venir ? J’ai peur. Quelques néons des couloirs menant aux urgences clignotent encore comme les dernières palpitations cardiaques avant un arrêt définitif. Il n’y a rien à faire, tout me rappelle cette fin qui se profile à l’horizon. Le délabrement de cet hôpital voué à disparaître et dans lequel on ne veut plus faire de travaux n’arrange rien. Ses jours sont comptés à lui aussi.
Mercredi. J’ai mal dormi. Ce foutu départ tourne à l’obsession. Ces derniers jours, je n’ai éprouvé aucun plaisir à rentrer chez moi le soir après une bonne journée de travail. Je fuis mon domicile car je sais qu’il sera très bientôt l’endroit où je ruminerai mon ennui.
La salle d’attente est clairsemée ce matin, mais je reconnais instantanément le couple d’emmerdeurs que j’ai reçu deux jours auparavant. Ils ont réussi à franchir les urgences une fois de plus et ont obtenu de pouvoir être reçus par le même professeur qui s’était exceptionnellement occupé d’eux la dernière fois : moi. Ils vont m’entendre aux urgences ! Au premier regard, je trouve Mr Lafourcade amaigri et absent : sa grippe semble virulente. Sa femme aux yeux rougis me regarde avec insistance. C’est entendu, son homme sera mon premier client. Il est très affaibli et dans un état semi-comateux. Je demande l’aide du personnel le plus proche afin de m’aider à l’allonger sur la table d’auscultation. Il est fiévreux, 39°C, rien de bien palpitant jusque-là. Sa femme se confond en excuses et me certifie que la température de son homme est montée jusqu’à 41°C la veille au soir et que le SAMU n’a pas voulu se déplacer en apprenant qu’il s’agissait de la grippe.
— Vous comprenez docteur ? Le médecin du 15 m’a dit de poursuivre le traitement et de le doucher pour le rafraîchir. Mais Gilles pèse 110 kilos et je suis enceinte de cinq mois !
J’imagine son embarras. Il est vrai qu’on ne mesure pas toutes les contraintes de nos patients lorsque l’on est confortablement assis derrière nos bureaux. Il est plus facile de les rassurer en leur disant de se calmer, que tout va bien se passer, de poursuivre le traitement, de surveiller le malade gentiment… On apaise, et puis on passe vite à autre chose. Le toubib du SAMU était peut-être dans cet état d’esprit-là à deux heures du matin, face à un cas de grippe sur un homme de 42 ans. Peut-être même qu’il connaissait les deux phénomènes à l’autre bout du fil… Il se serait agi d’un enfant, lui comme moi aurions écouté les affolements de cette femme avec beaucoup plus d’attention.
Son homme a perdu deux kilos depuis la dernière fois que je l’ai vu. Il s’alimente peu, est pris de violents maux de tête, se plaint de ses articulations et de ses gros muscles de première ligne.
Sa tension est basse, son cœur bat certes lentement mais ne s’arrêtera pas de si tôt. Encore une fois, je les rassure et les invite à poursuivre le traitement. La grippe s’est déclarée il y a seulement cinq jours. Cependant, je me garde d’exprimer mon étonnement face à une telle montée de fièvre malgré mes prescriptions, sinon je vais les voir débouler tous les matins. Je leur demande d’aménager différemment leur logement afin que le malade soit le moins possible en contact avec la future mère. Je souhaite qu’il puisse de lui-même se mouvoir sur quelques mètres afin de prendre un bain pour faire descendre la température si besoin est.
— En fait, vous nous demandez de faire chambre à part et que mon mari aille dormir dans la baignoire. C’est ça docteur ?
Elle exagère, fait la moue, mais a tout compris. Je lui demande de se passer de son homme et de sa sueur pestilentielle l’espace d’une semaine, tout au plus. Je leur conseille de se laver efficacement les mains le plus fréquemment possible, et je pioche dans ma réserve de masques pour en sortir une bonne dizaine.
— Vous êtes enceinte, on ne va pas prendre de risque. Nettoyez les poignées de portes et les interrupteurs, tout ce branle-bas de combat n’aura plus besoin d’être d’ici quelques jours et vous en rirez.
Jusque-là amorphe, son mari esquisse un timide sourire : je lui ai remonté le moral. Je lui tends un masque, plus comme un ordre que comme une proposition, et ils s’en vont tous deux bras dessus, bras dessous en empruntant le couloir aux tapisseries passablement usées. Je songe en voyant s’éloigner leurs silhouettes que je ne reverrai certainement plus ce couple. Il guérira d’ici quelques jours et dans quatre mois tout au plus ils fêteront l’arrivée de l’enfant, sans penser un instant à cette mauvaise grippe et à ce vieux docteur qui a transformé leur baignoire en lit de camp. Je disparaîtrai de leur mémoire en même temps que cet hôpital fatigué.

Retrouvez la suite : 3/5 – 4/5 – 5/5