Lutte des classes (2/5), Marie Lauzeral

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.

Des épisodes courts et bons qu’on souhaite faire découvrir à tous nos lecteurs !
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Résumé de l’épisode précédent : Fils d’instituteurs lui-même, le médecin sait d’expérience que les enseignants sont des patients redoutables, exigeant des explications sans fin. Il accueille vers midi une certaine Melle O’Brien, membre de l’éducation nationale.

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Episode 2
« Quelque chose qui me chiffonne »

La pathologie dont souffrait mademoiselle O’Brien n’avait rien de sérieux. Elle n’était pas en dépression, ce qui méritait de figurer dans mes statistiques. Il s’agissait d’une affection bénigne mais contrariante et un peu longue à traiter. Mademoiselle O’Brien n’avait pas l’intention de m’extorquer un arrêt maladie. C’était, à n’en pas douter, un professeur consciencieux qui avait à cœur que ses élèves réussissent. Nous sommes convenus qu’elle reviendrait me voir sous quinzaine et que nous adapterions le traitement à ce moment là. Le tout avait duré vingt minutes, temps moyen d’une consultation. J’étais encore sur la défensive mais prêt à admettre que j’avais en face de moi l’exception qui confirmait la règle : un enseignant qui s’en tenait à ce que je lui avais dit.
Au moment où je me levai pour la raccompagner et sortir moi-même prendre un repos amplement mérité, j’ai perçu comme une petite hésitation. Elle s’est retournée et elle m’a dit : « Docteur, il y a quand même quelque chose qui me chiffonne… »
Alors là j’ai su.
J’ai su que sous ses airs accommodants et plutôt dociles, mademoiselle O’Brien était une patiente de la pire espèce, de celle qui cache son jeu jusqu’au bout et qui, au moment où vous avez baissé la garde, vous attaque de biais : « une question qui me chiffonne… » Certainement cette question allait en appeler d’autres, une foule d’autres. Il était 12h40. Ma patiente s’est postée en face de moi et m’a demandé avec un léger froncement de sourcils :
— Lorsque vous m’avez parlé de gêne occasionnelle ? Que vouliez-vous dire exactement ?
J’ai lâché la poignée de la porte et mon premier joker.
— C’est très variable d’un sujet à l’autre.
— Oui bien sûr. Mais… si vous deviez donner un pourcentage, vous diriez quoi ? Vingt, trente pour cent ?
Je reposai une main sur la poignée de la porte et de l’autre je l’encourageai par une légère pression sur l’épaule à me précéder vers la sortie.
— Oh vous savez les pourcentages… Non je dirais que nous serons très vite fixés là dessus. D’ici une quinzaine de jours, comme je vous ai dit.
Elle prit l’air contrarié de ceux qui cherchent à être convaincus sans y parvenir.
— Vous diriez plutôt de la gêne, ou de l’inconfort ?
Ce n’était pas une prof de maths, mais plutôt une littéraire. Ce souci obsessionnel de la nuance et du terme précis….
— Nous jouons avec les mots, non ? En tout cas, je ne parlerais pas de douleur, si c’est votre crainte.
— Eh bien je trouve que c’est un peu flou, sans vouloir vous offenser. Je ne sais pas très bien à quoi je dois m’attendre. Et puis, ce traitement, s’il a des effets secondaires imprévisibles, vous êtes certain qu’il soit raisonnable de me le prescrire ?
— Mademoiselle, je n’ai pas pour habitude de faire des paris risqués sur la santé de mes patients. J’ai déjà prescrit ce médicament des dizaines de fois.
— Dans ce cas, vous êtes sûr que ça va marcher.
— On n’est jamais complètement certain, dans un cas comme le vôtre, qu’il ne faudra pas faire quelques ajustements.
Je m’efforçai de ne pas parler d’un ton trop sec. Il était 12h50. Mademoiselle O’Brien soupira longuement.
— Enfin tout de même, tout ça n’est pas très logique. Je ne voudrais pas avoir l’air de mettre en doute votre compétence, bien entendu.
— Dans ce cas, Mademoiselle O’Brien, commencez par ce traitement que je préconise et revenez dans quinze jours.
Là elle devait sentir que je m’impatientais, ce qui était assez normal puisque dans l’histoire, la patiente c’était elle. Certaines femmes ont l’art et la manière de rendre les hommes nerveux.

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