Nout (2/5), Nicolas Gorodetzky

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.

Des épisodes courts et bons qu’on souhaite faire découvrir à tous nos lecteurs !
Pour retrouver les feuilletons précédents :

Résumé de l’épisode précédent : Notre héros est un jeune étudiant en médecine, accomplissant son stage de fin d’études dans un hôpital du Caire. Il en apprend beaucoup sur le pays et ses habitants défavorisés, privés de soins. Ses collègues et lui décident donc d’assurer des consultations informelles dans leur garage.

Retrouvez l’épisode précédent : 1/5

Episode 2
Salah

Un soir, un enfant vint frapper à notre porte et me fit comprendre que son grand-père allait mal. Je connaissais le vieux Salah pour avoir traité ses douleurs dentaires récurrentes que seul un traitement chirurgical aurait pu enrayer.
Dans ce contexte, c’était évidemment de la science-fiction.
Il m’avait souvent remercié en m’offrant des bottes de légumes ou quelques volailles, la dernière ayant fait l’essentiel de l’anniversaire de Patrick Fournier, un de mes deux collègues.

Je suivis l’enfant à travers un dédale de ruelles et de passages tortueux qui commençaient à m’être familier.
Exceptionnellement, la maison de l’aïeul était en pierre. Sans étage, elle comprenait essentiellement une salle commune et une chambre. Il y régnait un ordre et une propreté méticuleuse qui contrastaient avec le capharnaüm jonchant le chemin d’accès.
Salah était sur son lit de douleur, couvert de sueur et bouillant de fièvre. Son pouls était rapide et filant, son visage était cireux.
Un examen rapide éliminait une origine pulmonaire et dentaire, mais m’amenait à focaliser mon attention sur ses reins. Je fis un prélèvement sanguin et urinaire puis lui injectai quelques millions d’unités de pénicilline.
Le lendemain, le laboratoire me confirmait une sévère infection des reins avec un degré déjà avancé d’insuffisance rénale.
— Son état est grave, furent les mots réalistes, que je pus dire à sa famille.
Ils n’étaient pas du genre à se plaindre, car la mort était présente chaque jour, partout autour d’eux.
L’intensité de leurs regards graves qui me fixaient sans espoir me confirmait qu’ils comprenaient bien la finalité de ma phrase.

Il était évident que seule une hospitalisation suivie de séances de dialyse pourrait reculer l’échéance. Je savais qu’il n’en serait pas question une seule minute, et que je devrais me résoudre à venir lui faire des injections d’antibiotiques ou au moins à le soulager de ses douleurs chaque jour, au domicile. Et même si j’arrivais à juguler sa forte infection, ce serait sans grand espoir d’agir sur sa fonction rénale.

Contre toute attente, trois jours plus tard, la température chutait et ses constantes se régularisaient.
Il se réalimentait et reprenait des couleurs.
En dix jours, il fut sur pied et reprit à notre grande stupeur ses activités habituelles.
Je lui avouai mon étonnement quant à sa rapidité de guérison et l’interrogeai afin de savoir où il avait pu puiser une telle force pour lutter à son âge contre un pronostic que la médecine traditionnelle – la seule que je connaisse – avait estimé très sombre.
Il me répondit par un simple sourire énigmatique en me serrant vigoureusement les deux mains dans les siennes.

Quelques jours plus tard, le vieux Salah apparut au seuil de notre villa, portant un chat dans ses bras.
— Bonjour Salah ! Comment vous sentez-vous ?
— Très bien, docteur. Je suis venu t’apporter un cadeau précieux pour te remercier d’avoir aidé un pauvre vieillard qui ne méritait pas tant d’attention…
Il me désigna l’animal.
— Ce chat ? dis-je.
Nous n’avions aucun animal dans la maison, je trouvais amusante l’idée d’avoir un chat. Il se lança alors dans un cours d’histoire bref mais surréaliste selon moi :
— Oui, il s’appelle Nout. Ce n’est pas un chat ordinaire. Il a appartenu au pharaon Tanoutamon. Il est apparu dans les écrits vers cette époque. Cet animal fut, au commencement, l’animal sacré de la déesse Bastet, 800 ans avant votre ère chrétienne.
— Tu veux dire que c’est son descendant ?
— Non, non, il a traversé les âges.

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