jm-2Quand j’étais grand (2/5), Jacques Michel

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.

Des épisodes courts et bons qu’on souhaite faire découvrir à tous nos lecteurs !
Pour retrouver les feuilletons précédents :

Résumé de l’épisode précédent : Raoul, dix-sept ans, a une douleur tout en bas, vraiment tout en bas du ventre, quand le ventre s’apprête à devenir les jambes, quand on s’approche un peu des trucs dont on n’a pas trop envie de parler avec ses parents. Alors, après avoir été palpé par son docteur, il est contraint de se rendre à sa première IRM. Et là, dans la salle d’attente, arrive la plus belle fille du monde…

Retrouvez l’épisode précédent : 1/5

Episode 2
En 2013 toujours…

La plus belle fille du monde vient d’entrer dans la salle d’attente et crac ! « Raoul (je m’appelle Raoul et c’est plutôt une drôle d’idée) est attendu pour son IRM en salle B. »

Maman me laisse partir seul, il n’y a pas de place pour deux dans l’IRM, j’ai pu vérifier sur Internet : l’endroit en forme de tunnel peut être oppressant pour les gens souffrant de claustrophobie. Evidemment cela fait 17 ans que je fuis tout ce qui est ascenseurs, les télécabines et les places arrières de Twingo donc l’aventure s’annonce prometteuse. Une dame en blouse blanche bardée de badges comme un général d’armée russe en fin de carrière m’accompagne vers le sas de changement. Je la supplie de m’endormir ou de m’étourdir. La plus belle fille du monde est à moins de vingt mètres de moi, heureusement qu’elle ne me voit pas équipé de ma nuisette spéciale tesla.
Ce matin j’ai avalé un paquet de fraises Tagada pour me donner du courage. Et maintenant on y est : me voilà allongé en forme de torpille de sous-marin, prêt à m’engouffrer dans leur un tunnel digne d’une série de science-fiction. C’est évidemment bruyant, j’entends parler quelques phrases dans le haut-parleur de communication, mais déjà je suis ailleurs, je suis parti, j’ai peut-être été drogué ? À moins que l’on m’ait réellement torpillé ? Dans le futur, ce serait chouette…

En 2053… Raoul a 57 ans.

De mon bureau au 13ème étage, je contemple la Ville Lumière qui s’enfonce dans l’obscurité d’une soirée de janvier. Deux cents ans qu’on la nomme « Ville Lumière » ; ça n’a plus beaucoup de sens aujourd’hui, avec la fin de l’éclairage au sodium et leur foutu éclairage ionisé, c’est devenu la Ville Fluo. Pas un centimètre carré qui ne soit dans l’ombre, Paris est illuminée presque gratis, mais dans un je ne sais quoi d’âme perdue. Un souffle de vie envolé en même temps que la pollution. Si la planète, elle, a été épargnée, pour l’ambiance là on ne peut pas en dire autant… Le boulevard Saint-Michel est une allée de verdure tristement écologique, baignée jour et nuit de lumières bienfaisantes, où le bruit de la conversation des passants n’est plus couvert par le brouhaha des voitures, par les klaxons stridents des Parisiens pressés et stressés. En fait, Paris est illuminée oui mais Paris est tristement silencieuse. Il n’y a plus d’autre bruit à entendre ou supporter, mais ça, c’est grâce à l’écologie.

Le visage de Wang, mon assistant, apparaît sur mon bureau (c’est possible on est en 2053 !).
— Raoul le bloc est prêt, on commence quand tu veux !
— C’est parti mon kiki.

Et le professeur Raoul Dunaux, professeur de cardiologie de son état à l’Hôpital de Paris Ouest – les hôpitaux de Paris ayant fusionné en quatre centres périphériques douze ans plus tôt – se connecte au bloc opératoire. Enfin bloc… l’intégralité de l’opération se déroulant à l’aide de nano-contrôleurs, agissant par dizaine de milliers au cœur même du site opératoire. Chaque nano-unité logique injectée dans le patient est programmée pour se reconfigurer au fil des besoins du chirurgien, prenant souvent la forme d’un minuscule outil coupant, se transformant en agrafe, certaines unités restant à demeure dans les tissus, configurable aussi pour jouer le rôle de stent jusqu’à la fin des temps.

Raoul entama l’intervention derrière son bureau ainsi. Assis confortablement dans son fauteuil en chanvre ; fauteuil dont il appréciait particulièrement la texture irremplaçable pour se gratter la voûte plantaire. Il surveilla que le protocole programmé se déroulât comme prévu. Une équipe de trois techniciens d’astreintes de jour se relayait à Séoul, São-Paulo et Varsovie pour surveiller la fluidité des calculs ; les plateaux de chirurgie s’étant peu à peu transformés en centre informatique. Tous les gestes et paramètres opératoires étaient accessibles aux étudiants abonnés aux cycles de formation disponibles sur le réseau MasterSurgery, moyennant l’investissement annuel de 67 400 Euros. D’autres abonnements plus économiques étaient disponibles, avec un réseau de chirurgiens… plus économiques.

— Top, fini Wang ! 47 minutes mon ami, je te laisse vérifier les rapports post-op, je passe mes images de contrôle pour mon assurance et je file au resto avec Paulette !
— C’est le grand jour ? Le Professeur Raoul Dunaux va faire sa grande demande ? railla l’assistant.
— Tu parles ! Elle me trouve trop vieux, à 57 ans, dans la fleur de l’âge. Quand tu penses que l’on soigne toutes les maladies, il nous resterait largement 40 ans de bonheur devant nous.
C’est vrai quoi ! Pas marié à mon âge… même pas de chérie. Je m’empiffre une poignée de Tagada et je pars à l’imagerie. Ça me gonfle depuis toujours l’imagerie. Quand je pense au bazar que c’était quand j’ai passé ma première IRM ! Lucienne m’accueille d’un grand sourire, et comme à l’accoutumée je m’allonge sur le lit d’examen, elle approche son immense lampe, ça dure environ 45 secondes. Lucienne n’arrête pas de parler, ce soir elle sort en boîte… J’ai vraiment sommeil, je ne sais pas ce qui m’arrive, ma première IRM me revient à l’esprit avec une étrange intensité.

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