Barnabé Roucas 2/10

Barnabé Roucas (2/10), Bertrand Ailleret

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.

Des épisodes courts et bons qu’on souhaite faire découvrir à tous nos lecteurs !

Résumé de l’épisode précédent : Au printemps 1720, Barnabé Roucas se rend à Marseille chez son oncle, une semaine après avoir prêté le serment d’Hippocrate. Sitôt arrivé chez celui-ci, il tombe amoureux de Guenièvre, sa jeune domestique. Dans la même soirée, son expertise est requise à bord du Grand-Saint-Antoine.

Episode 2
Le bateau des pestiférés

Barnabé Roucas, son oncle l’abbé Doffyl et Jaume, le secrétaire du premier échevin Estelle, embarquèrent dans une rapide tartane, appartenant à ce dernier. Deux soldats du guet montèrent à bord avec eux. La légère embarcation fit voile vers le large. La mer commençait après le Fort Saint-Jean.
Ils naviguèrent plus d’une heure dans un complet silence. Barnabé ignorait tout de la destination et des raisons de leur urgent voyage. Dans la nuit, l’horizon gardait ses secrets.
Enfin, les matelots affalèrent les voiles et se mirent à la rame. Bientôt, ils pénétrèrent dans l’anse de Pomègues.
Un fier navire dominait l’ombre. C’était une flûte de fabrication hollandaise, d’une portée d’environ sept-mille quintaux. Avec ses trois mâts et ses huit canons, l’orgueilleux vaisseau paraissait invincible.
« Voici le Grand-Saint-Antoine. Il revient d’une longue campagne dans les échelles du Levant où il a embarqué toutes sortes d’épices et de cotonnades, d’une valeur inestimable, pour être vendues à la foire de Beaucaire. Le premier échevin et d’autres grands personnages ont des intérêts dans ce négoce. Il y a eu des morts. Il y a des malades à bord. Il ne faut pas que leur état inquiète. Tu n’as pas besoin d’en savoir plus. »
L’abbé Doffyl avait prononcé ces derniers mots sur un ton solennel. Barnabé avait perçu la menace implicite qu’ils contenaient. Son oncle l’avait vu pâlir. Se radoucissant, il ajouta : « Il y a un autre médecin à bord, un praticien de renom, tu n’auras qu’à confirmer humblement ses dires ».
Bientôt la tartane s’immobilisa contre le flanc du puissant navire de commerce. Les trois hommes, Jaume et Doffyl, suivis de Roucas, gagnèrent son bord par une échelle de coupée.
Le capitaine Chataud les accueillit froidement. C’était un homme fort mais usé. Son visage tanné par les embruns accusait la fatigue. Il avait le regard serré de ceux qui n’espèrent plus rien de la vie qu’un peu d’argent pour boire et entretenir une dame habile dans les caresses.
Il s’effaça naturellement devant Jaume qui représentait le premier échevin Estelle.
« Menez-nous au malade d’abord, nous visiterons le mort ensuite, celui-là peut attendre.
— Les morts seront bientôt plus nombreux que les apôtres du Christ et que les navires du Roi.
— Nous en sommes à combien ? s’enquit Jaume.
— Neuf ou dix, selon que je compte ou non le petit matelot qui est en train de passer. »
Barnabé l’ignorait. Ses compagnons refusaient de le savoir. La mort venait du ventre du navire. Ils ne descendirent pas jusqu’aux cales où dormait la précieuse cargaison de soieries et d’épices.
Le marin agonisait sur un grabat au fond d’une cabine noire. Ses yeux blancs fixaient déjà le néant. La fièvre avait collé ses cheveux en mèches grotesques. Il tremblait de fièvre. Une odeur fétide empuantissait l’air.
Sur un signe de son oncle, Barnabé tituba plus qu’il ne s’avança vers le malheureux mourant. Sa tête lui revint en même temps que sa science. À peine avait-il touché le corps du malade que Jaume l’apostropha.
« Mon jeune ami, je suis certain que vous porterez aux mêmes conclusions que votre éminent confrère, le docteur Lachaux qui, à cet instant, écrit ses certificats dans le carré. Assurément, c’est la grippe des mauvais aliments. Comme ses camarades, ce pauvre diable aura mangé quelque viande avariée d’Egypte ou de Syrie. »
Barnabé avait soulevé la chemise du jeune malade. Ses mains palpaient des bubons. C’était son premier cas, mais il n’avait aucun doute. « La peste », murmura-t-il entre ses dents serrées.
Le mourant râlait. Le capitaine tripotait nerveusement les boutons dorés de son uniforme. L’abbé priait en le surveillant de biais. Jaume le fusillait de ses petits yeux étroits.
Quand il voulut parler, il lui imposa le silence d’un geste.
« Allons voir le cadavre, maintenant. »
Barnabé n’eut pas la force de se retourner vers le matelot couché dont la respiration sifflante annonçait la fin prochaine.
Il n’y avait pas assez de place dans l’étroit réduit pour qu’ils puissent tous y pénétrer. Sur un signe de Jaume, Barnabé s’avança seul auprès du cadavre que recouvrait un drap rêche. C’était la même odeur de rat pourri. C’étaient les mêmes bubons purulents, éclatés.
La mort confond tout. La vérité et le mensonge. Roucas les renvoya dos à dos. « Pareil que l’autre ». Sa voix s’était cassée et était montée dans les aigus comme celle d’un enfant qui a peur et ne veut pas le montrer.
Après s’être concerté avec Jaume, le capitaine appela un de ses hommes qui se plaignait, lui aussi, de la fièvre.
Ce gaillard-là ne présentait pas de signe inquiétant de maladie. Il avait une peau de petit marquis et des yeux de larron à l’affût d’un sac de pistoles. Son maigre talent de comédien et quelques verres d’eau de vie expliquaient sa démarche chaloupée.
Le bougre plut fort à Jaume. « Je ne suis assurément point médecin, mais personne ne contredira que ce marin-là a bien la fièvre des îles ! »
L’état de l’homme n’inspirait pas d’inquiétude. Frustré de n’avoir pu prescrire ni potion, ni remède au mourant et au mort qu’il venait de visiter, Roucas lui commanda doctement de boire chaque matin un verre de jus de pissenlit, coupé de lait de chèvre allaitante et d’un peu d’esprit de vin. Il ne songea pas à lui indiquer les moyens de se procurer cette pharmacopée.
La consultation donnée, le secrétaire du premier échevin Estelle et le jeune médecin gagnèrent le carré où le capitaine et l’abbé les avaient précédés.
L’éminent docteur Lachaux buvait du café comme s’il eût été dans l’antichambre de Monseigneur le Régent. Il fit toutes sortes d’amitiés à Roucas. « Votre oncle me dit que vous voudriez exercer notre noble art à l’Hôtel-Dieu. Je parlerai au recteur dès demain. » À cette promesse, il en ajouta une autre. « L’amour, mon ami, l’amour ! Quoi de plus merveilleux ! Je devine que vous songez à vous marier. J’ai derrière le port une petite maison parfaite pour un jeune ménage. Je vous la louerai volontiers pour presque rien. »
Barnabé était écarlate. L’abbé l’avait démasqué et la moitié de Marseille savait où penchait son cœur.
Guenièvre.
Toutes ses pensées le ramenaient à elle. Sa blancheur de fleur, l’éclat bleu de ses yeux, l’or de sa longue chevelure.
Depuis quelques jours, elle lui souriait quand il la croisait dans la maison de l’abbé.
Barnabé était tout à fait éveillé. Pourtant, il se sentait comme dans un rêve. Ce bateau était un mauvais songe. Guenièvre, elle, était bien réelle. La nuit de mai était douce. Marseille était à la saison de l’amour et des mariages.
Roucas contresigna le certificat du docteur Lachaux. La consommation d’aliments avariés expliquait très bien les morts.