Le Syndrome de Botrange (2/6), Aliénor Debrocq

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de shortEdition.

Des épisodes courts et bons qu’on souhaite faire découvrir à tous nos lecteurs !

Nous ouvrons donc le bal du Feuilleton du lundi avec la nouvelle en six épisodes d’Aliénor Debrocq, Le Syndrome de Botrange.

Retrouvez l’épisode précédent : 1/6

Résumé de l’épisode 1. Le docteur Sterm vit seul depuis la perte de son fils et le départ de sa femme. Il a repris ses consultations en psychiatrie, il donne le change, il tente de continuer comme avant…

Épisode 2
Enjamber le rebord de la baignoire

Psychosomatique. C’est ce qu’ils disent tous. Psychosomatique. Je hoche la tête tranquillement, comme je le fais toujours. Je sens le trouble dans sa voix, l’amertume, le dédain. Elle en a marre, cela s’entend. Marre de tous ces toubibs qui se renvoient son cas sans même s’excuser. C’est ce qu’elle dit. Marre. C’est la première fois qu’elle vient, la première fois qu’elle s’assied dans ce fauteuil, face à moi. Elle n’y croit pas. Je sens bien qu’elle n’y croit pas. Me parler ne fera aucune différence, selon elle. Personne n’a pu l’aider jusqu’à présent, comment le pourrais-je ? Je ne réponds pas. La question demeure suspendue dans l’air, quelque part entre nous. Certains psychiatres trouveraient à ce moment les mots qu’il faut, ils diraient des choses qui se veulent rassurantes, sur les bienfaits et les résultats de la thérapie. Sur la parole qui soudain révèle les maux et, par là même, les guérit. Je ne fais pas partie de ceux-là. Plus maintenant. Je ne peux pas lui certifier que se confier à moi va l’aider. Je ne peux rien lui promettre. Je ne crois plus qu’il existe un pouvoir de guérison pour chacun d’entre nous. Je pense qu’il arrive que nous soyons condamnés à rouler notre pierre, encore et encore, jusqu’au bout. Faut-il imaginer Sisyphe heureux ? Pourquoi, pourquoi forcément ? Je pense à mon chien. Le chien de Simon. On dit que les animaux ont de la chance parce qu’ils ignorent qu’ils vont mourir. Je n’y crois plus non plus. Certains souffrent de la perte. Ce chien continue à chercher Simon partout dans la maison. Quatorze mois plus tard, il cherche, gémit, cherche encore. Roule, roule sa pierre, la truffe collée au sol.

Elle n’y croit pas mais elle revient. Le lundi suivant, à la même heure, elle est de nouveau là, dans le couloir trop blanc, trop vide, jambes croisées, bras serrés contre elle, yeux cernés. Je m’efface pour la laisser entrer. À peine assise elle se met à parler. Toute trace de dédain a disparu de sa voix. Toute volonté de combattre. Elle chuchote à peine et je dois me concentrer pour pouvoir l’entendre. Elle dit que tout, tout lui est devenu difficile, elle ne sait pas pourquoi. Sortir de chez elle. Voir des gens. Prendre une douche. Même prendre une douche. J’entends ses mots, j’entends sa souffrance, je hoche la tête. Ça a commencé quand, comment ? Par une crise d’urticaire, voici plusieurs mois. Un truc inconnu d’elle, et qui, depuis lors, lui est devenu familier. Ça gratte dans le bas du dos, tout doucement, puis ça remonte jusqu’à la nuque, ça descend dans les jambes, ça couvre la poitrine jusqu’aux mamelons. Une heure, tout en plus. Une heure pour se transformer en une chose rouge et gonflée – difforme.
J’en ai entendu, des gens se plaindre, me confier leur douleur, leur mal-être, leur tristesse profonde. Il m’arrive de ne plus y faire très attention. Je me force à demeurer vigilant. Si je me laissais aller, je passerais mes journées à les écouter distraitement, en proie à ma propre fatigue, ma propre lourdeur, mon deuil interminable. Avec cette femme, c’est pareil, je me force. Je tente de me concentrer, je prends des notes, je l’interroge. Cette peur de la douche, qu’est-ce que c’est exactement ? Une phobie de l’eau, de la nudité, un traumatisme ? Rien de tout ça, me dit-elle. Plutôt un vertige, un vertige permanent avec lequel elle s’efforce de vivre depuis de longs mois. Une perte d’équilibre, l’absence de repères, la tête qui tourne, qui tourne encore, quand tous les résultats des tests subis demeurent désespérément normaux. La douche. L’angoisse quotidienne de la douche. Enjamber le rebord de la baignoire. Laisser jaillir l’eau chaude. Avoir peur de glisser, de tomber, de se cogner. Se retrouver nue, tremblante, sur la carpette de bain. Alors elle chante, elle fredonne tout bas, elle se berce. Chaque matin c’est le même pitoyable scénario qui se répète. Une épreuve après l’autre. Douche, métro, boulot. Sa voix faiblit davantage. Elle dit qu’elle a oublié, qu’elle ne se rappelle plus ce que c’est, de vivre normalement. Sans cette succession de peurs. Sans cette sensation permanente de devoir se battre pour garder la tête hors de l’eau. L’eau. Je souligne le mot trois fois dans mon carnet. L’eau.

À la fin de la séance, alors que je la raccompagne jusqu’à la porte, elle se refuse à serrer la main que je lui tends. Elle hésite. J’aimerais rester ici quelque temps, murmure-t-elle. Une hospitalisation. C’est donc à ce point ? C’est possible, dis-je. Il suffit de remplir une demande. Elle sourit faiblement. Je ne peux pas. Le travail ? Non, non, pas le travail, mon fils. Il a dix ans, on n’est que tous les deux. Elle enfile ses gants, fait quelques pas dans le couloir. Lundi ? Oui, lundi. Quelques pas encore, puis disparaît, tandis que ses mots résonnent malgré moi, son fils, son fils de dix ans.

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