Elodie Torrente

Effets secondaires (1/7), Elodie Torrente

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.

Des épisodes courts et bons qu’on souhaite faire découvrir à tous nos lecteurs !
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Episode 1
Tremblements

Alertée par des cris dignes d’un cochon qu’on égorge, le docteur Muriel Martin surgit de son cabinet. Aline Lemale, jeune maman d’un bébé hurleur, était dans tous ses états.
— Lucas a avalé un aimant, docteur ! Il faut que vous fassiez quelque chose !
— Un aimant ?
— Oui. Il était tombé de la table.
— Lucas ?
— Non, l’aimant, docteur !
— Mais pourquoi hurle-t-il, alors ?
— Parce qu’il a avalé un aimant, je vous dis !
— Mais il était gros cet aimant ?
— Ben, gros comme un minuscule aimant rond ! Vous voyez bien !, mima l’affolée en arrondissant très étroitement son index contre son pouce
— Je vois bien, en effet, ironisa gentiment le médecin. Installez votre bébé sur la table d’examen, je vais regarder ça.
Lucas, véritable sirène hurlante pendant le préambule, se calma instantanément en présence de la jolie jeune femme en blouse blanche postée devant lui. Tout en auscultant sa cage thoracique avec douceur, elle ne décela chez son petit patient âgé de 18 mois, aucune difficulté respiratoire ou trouble cardiaque. Aussi, après un examen minutieux, elle déclara, pleine de malice :
— Je tiens à vous rassurer madame Lemale. Mini Magnet Man va bien. Le seul risque encouru dans sa situation, c’est de vous coller encore plus !
Aline sourit à la remarque puis se détendit complètement lorsque Muriel lui annonça que le minuscule aimant se retrouverait quelques heures plus tard dans la couche de l’enfant. La jeune maman s’en fut, rassérénée, un bébé apaisé entre les bras, promettant de prévenir la généraliste au moindre signe suspect. Tout en songeant, une fois dans la rue, qu’après une visite au docteur Martin, elle se sentait toujours bien.

Elle était ainsi, la jeune généraliste installée depuis trois ans au 6 rue des Alouettes de ce village de la banlieue parisienne. Professionnelle et chaleureuse. Énergique et sereine. Compatissante envers le genre humain mais ferme face à la maladie qui rongeait les corps autant que les esprits. La jeune praticienne avait choisi le domaine de la santé à l’âge de sept ans lorsqu’elle crut sauver une libellule en lui défroissant une aile. Hélas, en grandissant, elle comprit qu’elle ne pourrait jamais exercer la si poétique activité de sauveuse d’insectes, au pays des adultes. Malgré tout, loin de la décevoir, cette révélation renforça sa vocation. Si c’était impossible avec les chères libellulidés de son enfance, elle le ferait, passionnément, auprès du genre humain.
Portée par cette conviction, elle réussit de brillantes études, obtint sa spécialisation et après quelques années de remplacement, s’installa en libéral dans le cabinet d’un médecin bien implanté et maintenant retraité où la patientèle, méfiante à son arrivée, semblait dorénavant totalement acquise à la jeune femme. Pour obtenir ce résultat, Muriel avait pris le temps de les écouter et de les comprendre, ces familles plus ou moins jeunes qui, du 1er janvier au 31 décembre, se déshabillaient devant elles, physiquement ou psychologiquement. Le collège à côté du cabinet avait, en effet, favorisé la venue de nombreux professeurs qui confondaient pour certains, médecine générale et analyse psychologique.
C’était le cas, par exemple, de madame Chéret, professeur de français, souffre-douleur de ses classes comme de ses collègues. Chaque semaine, tel un rituel et malgré l’avis de consultation externe spécialisée émis par Martin, l’enseignante sous-pression s’épanchait sur la chaise peu confortable du médecin généraliste au lieu de s’allonger, à quelques encablures, sur le divan d’un psychiatre de renom. La jeune praticienne, d’une nature généreuse, ne parvenait pas à refuser la patiente dépressive. C’est pourquoi elle écoutait sagement les desiderata de celle-ci, chaque mardi à 14 heures précises.
Cependant, ce jour-là, Chéret n’était pas assise dans la salle d’attente lorsque Muriel s’y rendit pour la recevoir. À sa place se tenait un très bel homme qu’elle n’avait encore jamais vu. Un peu surprise d’éprouver pour ce patient des considérations esthétiques inappropriées, elle se reprit rapidement en l’invitant à entrer dans son cabinet.
Quelques secondes plus tard, l’homme, entre deux quintes de toux, se plaignait d’une douleur intense à la gorge comme d’une rougeur au tibia. Après les questions d’usage destinées au dossier médical, elle l’ausculta puis, tandis qu’elle rédigeait son ordonnance, le docteur Martin apprit que le beau brun partait 48 heures plus tard en Inde. Ce voyage c’était son rêve, lui confia-t-il d’un air taciturne. Un rêve maussade alors, se dit-elle avant de le rassurer, tout sourire, sur le caractère bénin de sa rhinopharyngite.
Pourquoi, la prescription à peine remise, le dénommé Alexis Chevallier quitta précipitamment le cabinet, sans même dire au revoir ? Elle ne le comprit pas. Cependant, pour la première fois, le médecin en fut troublé et légèrement vexé. L’espace de deux secondes.
Dans la salle d’attente, entre deux patients, une violente dispute éclatait.

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