Quand j’étais grand (1/5), Jacques Michel

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.

Des épisodes courts et bons qu’on souhaite faire découvrir à tous nos lecteurs !
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Episode 1
En 2013…

Je m’appelle Raoul et c’est plutôt une drôle d’idée. C’est un prénom qui part du fond de la gorge et qui finit en bruit de Formule 1 qui vous passerait sous le nez. Je n’ai pas souvent l’occasion de voir des Formules 1, en revanche il y en a une que je vois souvent, c’est Mlle Loiseau, ma prof de français. Elle a un vrai nom de maîtresse d’école avec toute la panoplie : un chignon et des lunettes financées par la sécurité sociale. « Cette année est déterminante pour votre avenir ! Il y a le bac de français » nous a-t-elle serinés trois fois aujourd’hui. Elle serine beaucoup Mlle Loiseau et je dois avouer que j’ai du mal avec les textes de français. Surtout Malraux et sa condition humaine. Tant qu’il donnait son nom à des boulevards et des places, je l’aimais bien Malraux. Ensuite il s’est mis en tête d’écrire des livres et là, ça s’est gâté. J’ai lu neuf pages de La condition humaine : trois fois les trois premières pages. Ça commence plutôt bien : Tchen zigouille avec un couteau un type qui ronfle sous une moustiquaire, ensuite il y a des Chinois de partout et j’ai du mal à les reconnaître. Ils se ressemblent tous les Chinois. Je dirais ça à l’examinateur : « Les Chinois se ressemblant beaucoup trop entre eux, l’on ne peut pas dire grand-chose sur cette œuvre. » Le plus important n’est pas là. Le plus important c’est mon examen à moi, celui qui va se dérouler à l’hôpital dans deux jours.
Au début, c’était une douleur tout en bas du ventre. Quand je dis tout en bas, c’est vraiment tout en bas… Vous savez quand le ventre s’apprête à devenir les jambes, quand on s’approche un peu des trucs dont on n’a pas trop envie de parler avec ses parents. Alors forcément comme ça disparaît on y pense plus, et puis une semaine après, ça recommence. J’ai un peu regardé sur Internet, j’ai pris quelques notes avec un crayon sur un bout de papier. Quand le bout de papier était tout griffonné, j’avais six cancers (dont trois embêtants), une prostatite aiguë, l’appendicite si elle est très basse et une maladie qui ne me laisse pas le temps de lire l’article tellement on meurt foudroyé.
Le seul conseil intelligent que j’ai lu était de ne pas tenter de diagnostiquer ses maladies sur Internet, mais d’aller voir un médecin. J’aurais pu y penser tout seul mais sur Internet on arrive à se marier, alors ?
Le docteur a dit « hem hem », alors Maman nous a laissés seuls et c’est là qu’ont commencé les palpages. C’était mieux d’être seul avec le docteur, et comme il me palpait, il avait le front qui fronçait, et plus il fronçait, plus il palpait. Je sentais bien qu’il y avait un truc qui ne tournait pas rond, un peu comme l’hôtesse de l’air qui cesse de sourire pendant les turbulences : c’est là que l’on reconnaît le vrai danger, les plis au front, et plus personne qui sourit.
Pourtant, tout avait bien commencé avec le docteur. J’avais dit « bonjour » en entrant dans la salle d’attente en parquet et plafond haussmannien, j’avais choisi la seule chaise restant libre pour Maman, j’avais lu l’intégralité de la salle d’attente. Je savais maintenant comment arrêter de fumer, reconnaître Alzheimer, ne pas s’échanger des maladies pendant les rapports sexuels (j’avais profité que Maman ait la tête plongée dans le reportage : « Adieu Lady Di, l’Angleterre sous le choc »). J’allais m’attaquer à un reportage sur la prise de Cuba par Fidel Castro quand IL est apparu. IL : c’est le Palpeur. Souriant, les cheveux blancs en arrière, lunettes rondes en avant du nez, une cravate sous la blouse (IL est professeur) et IL nous demande ce qui nous amène. La suite on la connaît, et comme ça fronce de plus en plus du côté du front, l’histoire finit par « Je crois qu’il va falloir faire une IRM ».
IRM : j’ai tout lu sur Internet. Les champs magnétiques de partout (on dit les teslas), le bruit, les quarante-cinq minutes… Il y a même un petit malin qui vend des mobil-homes sous la marque : « Idéale Résidence Mobile ».
Une nouvelle salle d’attente avec Maman. Plus moderne, fini Lady Di, on passe aux revues apaisantes, avec des spas et des filles à plat ventre qui ont des galets sur le dos et semblent bien apaisée. Un hôtel de charme avec un feu de cheminée et du bois partout. Même la télévision est en bois qui charme. Bref, l’attirail complet pour se relaxer et attendre sereinement…
Et puis elle est entrée en disant « bonjour ». J’ai à peine relevé la tête pour vérifier qui avait dit « bonjour ». Elle était un peu brune et un peu rousse. Si j’osais… Un peu brousse. J’ai ouvert la bouche, et peut-être ai-je dit « bonjour » ? Ça m’a fait pareil que Marty McFly dans Retour vers le futur quand il rencontre sa mère adolescente : elle était bien plus belle que la fille aux galets dans le dos, bien plus belle que toutes les filles des magazines écornés, de ma cour de lycée, que Sophie Marceau dans La Boum 2. La plus belle fille du monde quoi !

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