Marie Darieussecq (née en 1969, basque, agrégée de littérature, révélée en 1996 par le roman Truismes, animant des ateliers d’écriture dans les internats d’excellence) a dans le cadre de la Semaine de la langue française 2013, participé à un exercice de style consistant à produire un texte court autour d’un mot de la langue française passé à d’autres langues.

Dix mots « semés au loin » ont été retenus. Dix mots passés les uns à l’anglais, les autres au russe, à l’italien, à l’espagnol ou à d’autres langues encore : « atelier », « bouquet », « cachet », « coup de foudre », « équipe », « protéger », « savoir-faire », « unique », « vis-à-vis » et « voilà ».

Elle a choisi le mot unique. Pas totalement par hasard.

C’est un peu + long qu’un post habituel, mais vous me pardonnerez car le résultat est très fort.

A demain.

Mattéo

« Je suis fille unique, ce qui m’a valu, enfant, tous les clichés : égoïste, prétentieuse, gâtée, etc. Pourtant je n’étais pas si unique que ça puisque je venais avec un frère mort ; un fils unique donc, que sa mort apothéosait, si sa masculinité n’avait déjà suffi à en faire un Dieu unique.

Un jour, en Chine, au début des années 2000, je faisais une conférence devant des étudiant(e)s de français. Suite à un commentaire sur la devise « Liberté, égalité, fraternité », j’ai demandé qui avait des frères ou des sœurs. Silence. Aucune main ne se lève. Cette question banale, mais qui ne l’est pas pour moi, n’avait rien de banal non plus en Chine : elle évoquait la politique ultra-directive de l’enfant unique.

A la fin de la conférence, plusieurs étudiant(e)s sont venus me parler. Ils avaient tous 20 ans, ils faisaient partie de la première vague de ces enfants uniques nés au début des années 80. Une étudiante me dit que ses parents avaient été si contrariés d’avoir une fille qu’ils l’avaient déclarée comme handicapée mentale : dans ce cas, on pouvait obtenir une dérogation pour avoir le droit de faire un deuxième enfant. Cette jeune « handicapée » faisait une thèse sur le surréalisme et sa propre histoire, racontée dans un français parfait, la faisait éclater de rire. Une autre étudiante m’a expliqué être née parce que son frère était mort, ce qui me rappelait quelque chose. Un autre enfin avait un jumeau, et les pouvoirs publics n’étaient pas allés jusqu’à exiger une réduction embryonnaire. Tous les autres étaient fils ou filles uniques, du moins déclarés tels (combien avaient un frère ou une sœur caché(e)s ?)

J’avais vu à Paris les spectacles de la chorégraphe chinoise Wen Hui – Report on Body, Report on Giving birth. Ils racontent les femmes enceintes de huit mois et avortées de force, la surveillance du corps des ouvrières, obligées d’indiquer l’arrivée de leurs règles au cadre de l’usine en charge du planning familial, ou ces familles de trois enfants forcées de se cacher. Et tous ces enfants nés quand même et privés non seulement d’école, mais d’identité, d’état civil : sans papiers dans leur propre pays.

Mon éditeur, à Shanghaï, avait scolarisé son deuxième enfant dans une école privée. Ces écoles dites « pour deuxième » étaient passées d’un statut clandestin à une tolérance mêlée de prestige : financées par des gens qui avaient les moyens de s’offrir un deuxième enfant (et de le faire naître au Canada ou en Australie, pour qu’il ou elle ait des papiers), ces écoles étaient devenues très cotées, et fréquentées aussi par les enfants uniques de la bourgeoisie montante.

À l’université où je donnais cette conférence, il y avait quelque chose de vertigineux à voir cet amphithéâtre plein à craquer d’êtres humains sans frères ni sœurs. Bien entendu, chacun d’eux était unique : porteurs d’un ADN unique au monde, d’un iris inimitable, d’une forme de main singulière, d’empreintes digitales différentes. Étaient-ils plus uniques d’être sans frères ni sœurs, ou leur manquait-il une irréductible part d’eux-mêmes, la co-existence d’un autre unique au monde, sorti du ventre de la même mère : d’un autre qui vous menace et vous aime d’un amour unique ?

À la question de Créon qui lui demande pourquoi elle a tout risqué pour enterrer son frère, Antigone répond : si mon enfant mourait, je pourrais en avoir un autre ; si mon mari mourait, je pourrais me remarier ; un frère mort ne se remplace pas. Ce raisonnement a été beaucoup discuté (Goethe le trouvait invraisemblable : il pensait même que le passage n’avait pas été écrit par Sophocle). Devant tous ces enfants uniques, je me demandais si leur autonomie forcée, produite par une politique sans précédent, en faisait des êtres dotés d’une indépendance inédite, une sorte de nouvelle condition humaine. Mais sans même parler du différentiel entre le nombre de garçons et de filles, cette situation avait forcément une incidence sur la forme de la société chinoise. Comment en était atteinte la notion de fraternité, si le mot même perdait son usage premier ?

Depuis, la Chine a assoupli sa politique. Mais une génération entière est née « unique », et je suis curieuse de son devenir, qui accompagnera celui du Parti unique»

Marie Darieussecq, Institut Français
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