Dara Nabati

Cette semaine, c’est Dara Nabati, alias Dnab, qui a répondu à nos questions ! Vous avez forcément lu Anton ou Cyrille, ses strips chouchoutés par le Comité éditorial pour le Prix de l’Eté… Si ce n’est pas le cas, voici la séance de rattrapage, avec en bonus des détails sur l’origine de leur création, le quotidien de Dara et sa vision de la BD.

Coralie : Bonjour Dara ! Peux-tu nous dire comment tu as appris à dessiner ?
Dara : J’ai pas vraiment appris au début… je dessine depuis tout petit mais je n’ai jamais pris de cours jusqu’à mon année de prépa d’arts plastiques à Paris, pour laquelle il fallait juste de la motivation et un peu de pratique. Après cette prépa, je suis rentré à L’@telier, une école d’animation qui offre une formation très professionnalisante. En plus du dessin, on y apprend à travailler en équipe, on est formés pour être opérationnels dès la sortie de l’école. Dans l’idéal, Il faut pouvoir s’adapter à n’importe quelle production, pouvoir passer de Dora l’exploratrice un jour à Spirou l’autre jour. C’est délicat, on nous demande d’être très technique et polyvalent, mais sans oublier de conserver une petite touche personnelle.

C : Et c’est cette touche personnelle qu’on reconnaît bien dans tes strips comme Anton ou Cyrille !
D : Ça je ne sais pas, mais j’ai un objectif très particulier avec ces BD-là. L’école est intensive, on a un emploi du temps très chargé, c’est toujours très technique et ça demande énormément de rigueur. T’as pas toujours l’occasion de te lâcher. Ces strips sont une sorte de récréation : quand je sature et que j’ai envie de changer d’air, je prends mon carnet. Là je garde la liberté de faire ce que j’ai envie. Je ne prépare pas, je fais un petit personnage, j’imagine ce qu’il m’évoque puis j’improvise, loin de toute contrainte technique. J’essaie d’être le plus spontané possible, je m’amuse comme un gosse qui fait du crayon de couleur. En général, la phase d’écriture me prend pas plus d’un quart d’heure, puis je repasse les traits numériquement, je mets des couleurs sans trop y réfléchir, j’essaie de garder la même spontanéité à toutes les étapes. Ce qui m’amuse le plus, c’est de traiter avec un style naïf de sujets qui ne sont ni très légers, ni très naïfs.

C : Penses-tu que la BD soit un art à part entière ?
D : Bien sûr que oui ! Mais je pense qu’estimer que quelque chose est artistique tient plus de la démarche que du média en soit. Le cinéma, on ne peut pas dire que ce ne soit pas un art, mais on ne peut pas dire que n’importe quel film soit un film d’artiste. Tout dépend de la démarche suivie. C’est partout pareil : il y a un paquet de BD que je trouve incroyablement créatives, et un paquet de BD commerciales, qu’on ne peut pas considérer artistiques. En même temps, ça reste une notion vraiment très floue, chacun en a sa propre idée. Je suis encore jeune, je n’ai pas fait grand-chose, donc j’aurai peut-être un avis plus tranché dans vingt ans ! [rires]

C : Est-ce que tu fréquentes les différents festivals sur la BD, l’animation ?
D : Oui, je suis allé plusieurs fois au Salon du livre de Paris quand j’étais collégien et lycéen. C’était une vraie démarche de fan boy, pour avoir des dédicaces, voir les auteurs que j’admire… Sinon je vais depuis deux ans au Festival du film d’animation d’Annecy, mais c’est différent, c’est dans le cadre de mes études. J’y vais bien sûr pour les films, avant-premières, conférences, mais j’essaie aussi d’être attentif à l’aspect professionnel de l’événement : c’est là-bas que les étudiants en animation entrent en contact avec les professionnels à la fin de leur cursus. Après, sur le long terme, je me fais plus plaisir dans la BD, simplement en vivre c’est compliqué… Le mieux reste de la garder en plaisir. Mais peut-être que mon avis va changer dans les trois semaines… sur ça, et tout ce que je viens de dire ! [rires]

C : Est-ce que tu as des bandes dessinées références, qui t’ont particulièrement marqué ?
D : Carrément, oui ! Il y a eu, bien sûr, Astérix & Obélix, Lucky Luke, Calvin et Hobbes, tout ça. Mais la BD qui a changé ma façon de voir les choses c’est Donjon de Sfar et Trondheim. Ça m’a permis de comprendre que premièrement, le dessin ne fait pas tout dans une BD, alors que je croyais qu’il fallait dessiner comme un dieu (mais c’est parfait quand c’est le cas ! [rires]). Deuxièmement, une BD peut parler de sujets graves, de la mort, de la maladie, de la haine, de la vengeance, avec ce style très naïf. Ce que j’ai largement pompé dans mes strips ! [rires]
Trondheim reste ma plus grosse influence, mais l’auteur qui m’impressionne le plus aujourd’hui est Christophe Blain. Il dessine vraiment très très bien, mais il ne passe pas une demi-heure à faire la main dans la bonne perspective, avec le bon nombre de poils à chaque phalange… Il utilise le dessin comme un langage, n’a pas une manière figée de présenter les choses. Ça peut aller loin : dans Quai d’Orsay, il y a ce personnage dessiné en trois traits style cartoon, qui discute avec un personnage aux proportions et dessins réalistes, et ça reste très crédible. Tu ne t’imaginerais pas que ça puisse être dans la même BD mais je ne pense pas qu’il y ait une personne que ça ait choquée. J’aimerais bien tendre dans cette direction, mais la route sera longue.

C : Que t’a apporté ton expérience sur shortEdition ?
D : Surtout le fait de pouvoir avoir des retours, des commentaires de gens que tu ne connais pas. Les gens de ton entourage partagent ton humour, ou au moins te connaissent. T’as pas trop de surprises quand ils réagissent. Alors que là des gens de milieux et d’âges différents peuvent voir mes planches. Et quand l’une a 15 votes et l’autre 55, je me demande pourquoi. Par exemple, j’avais eu un retour qui m’avait dit que la dernière case de Cyrille était trop brutale. Je me suis demandé si la changer renforcerait ou affaiblirait ma première intention. Je pense que la progression se situe entre l’écoute des critiques des autres et nos intentions propres. C’est un équilibre à trouver. Mon objectif n’étant pas de plaire au plus grand nombre, je me réserve ce luxe ! [rires]

C : Y a-t-il une citation, une référence que tu aimerais partager avec nous ?
D : Trondheim, vraiment ! C’est celui qui me fait le plus rire, tu ouvres une page, tu mets ton doigt dessus, et t’as une chance sur deux d’avoir une phrase culte !

C : Alors on va tenter ça, et on te tient au courant ! Merci d’avoir pris du temps pour cette interview, et à bientôt !
D : Merci Coralie, à bientôt !

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Interview réalisée par Coralie Bailleul