Peste rose (3/6), Yannick Pagnoux

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.
Retrouvez les épisodes précédents de la nouvelle de Yannick Pagnoux :
Retrouvez l’épisode précédent de la nouvelle de Yannick Pagnoux :
épisode 1/6 : Appel nocturne
épisode 2/6 : Dans la morgue

Résumé des épisodes précédents : Marc Capel, suite à l’appel matinale de son ancien collègue Guy Bernier, s’est rendu à la morgue pour constater le décès de son fils Louis. Mais à sa grande surprise, le corps est méconnaissable.

Episode 3
Les mots qui sauvent

Plusieurs heures s’étaient écoulées depuis que Marc avait pu voir la dépouille de son fils. Guy Bernier s’était retiré dans son bureau et l’ancien médecin était resté seul, prostré, en tenant la main de Louis. Il dut quitter les lieux lorsque le thanatopracteur entra pour prendre en charge Louis. Marc se rendit machinalement dans le hall de l’hôpital et passa de longues minutes assis, les mains sur le visage, totalement abattu. Il voulait comprendre. Il avait su reconnaître les plaies qui recouvraient le torse de son enfant : des sarcomes de Kaposi. Des lésions liées à un herpès qu’on ne retrouvait que chez les personnes âgées. Une nouvelle incohérence. Il se devait de faire quelque chose et seul Guy Bernier pouvait l’aider.
Marc demanda à l’infirmière qui l’avait accueilli où se situait le bureau de son ancien collègue. Lorsqu’il entra dans le bureau du troisième étage, il trouva Guy debout près d’une armoire de rangement, dans une petite pièce sobrement décorée. Un petit cabinet sans prétention qui correspondait bien au caractère simple du professeur.
Marc se souvint alors que durant les mois qui avaient suivi la mort de Sarah, Guy avait cherché à le contacter mais il n’avait jamais donné suite. Depuis bientôt cinq ans,il s’était terré comme un animal loin de tout. Il comprit à ce moment que malgré son absence, Guy Bernier lui conservait toute son amitié.
Guy prit la parole en premier :
— Je m’attendais à ta visite, dit-il. Je suppose que tu es venu consulter le dossier de ton fils ?
— Oui.
Marc s’empara de la chemise cartonnée que lui tendait son collègue. Quand il eut fini de le lire, il releva la tête et poussa un long soupir.
— Tu y comprends quelque chose Guy ?
— Non, strictement rien.
— Comment peut-on souffrir en même temps de lésions cancéreuses, d’une candidose buccale, de diarrhées aigües et d’une pneumocystose ? Le tout à vingt-six ans ! C’est médicalement impossible à cet âge !
— J’ai relu le dossier trois fois pour être sûr. Le plus étrange, c’est sa numération sanguine.
— Oui, j’ai vu. Le taux de lymphocytes est anormalement bas et les anticorps, c’est totalement aberrant. Tu as trouvé la cause de cette lymphopénie ?
— Non. Il ne prenait aucun traitement particulier, n’avait pas subi de greffe et n’était pas suivi médicalement. Avec un nombre si faible d’anticorps, impossible de répondre à l’infection.
— En clair, mon fils est mort d’une déficience immunitaire généralisée sans cause apparente ? Tu penses que je vais me satisfaire de ça ? cria l’ancien médecin.
— Non, Marc. Et moi non plus.
Marc se tut. Il comprenait que son ami était peiné et que son impuissance ajoutait à sa peine.
Le dossier médical de Louis les plongeait tous deux dans le brouillard et amenait un lot considérable de questions. Marc sentit qu’il avait besoin d’un café. Il n’avait pas encore eu sa dose de caféine depuis son départ et cela l’aiderait à affronter cette dure journée.
La machine à café avait été installée dans le hall de l’hôpital dix ans plus tôt. C’était la toute première fois que Marc voyait un de ces distributeurs automatiques et tout de suite il l’avait baptisé Bertha. La revoir au bout de tant de temps lui rappela beaucoup de souvenirs et lui fit temporairement oublier la raison de son retour.
Marc attendait calmement que Bertha finisse son œuvre quand une voix douce se fit entendre derrière lui.
— Bonjour. Monsieur Capel ?
— Oui. Bonjour. Vous êtes ? dit-il en avançant la main.
— Franck, je suis… j’étais le petit-ami de votre fils, répondit l’homme en la lui serrant.


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