Peste rose (2/6), Yannick Pagnoux

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.
Retrouvez l’épisode précédent de la nouvelle de Yannick Pagnoux :
épisode 1/6 : Appel nocturne

Résumé de l’épisode précédent : Marc Capel, médecin en cessation d’activité depuis le décès de son épouse, a été réveillé en catastrophe par un coup de fil matinal, lui annonçant le décès de fils.

Episode 2
Dans la morgue

Marc venait à peine de se garer sur le parking de l’hôpital quand la nausée qui l’avait terrassé une heure plus tôt le reprit. En prenant son pouls, il constata que son cœur battait à un rythme tout à fait normal. Il ne le savait que trop bien, sa nausée était somatique : son corps cherchait à expulser son chagrin, alors que son esprit tentait de trouver une raison aux événements récents.
Cela faisait plus de cinq ans que Marc n’avait pas mis un pied dans l’immense hall mais rien ne semblait avoir changé. Les mêmes enseignes lumineuses, les mêmes peintures pastel, les mêmes uniformes blancs se promenant çà et là. Il ne reconnut pas le personnel présent, même si quelques visages lui paraissaient familiers. A l’accueil, une jeune infirmière souriante lui demanda de patienter quand il s’annonça, et agrippa le combiné téléphonique. L’ancien médecin devina qu’elle prévenait le professeur Bernier. Guy avait certainement dû donner des consignes dans ce sens… Deux minutes plus tard, son collègue arriva, les yeux marqués par une tristesse non feinte.
Guy Bernier, qui était un homme plutôt expansif, prit l’ancien médecin dans ses bras. Mais Marc ne pensait qu’à une chose : voir son fils.Il interrompit les retrouvailles et, regardant son ami droit dans les yeux, il demanda à voir Louis. Guy Bernier prit les devants, précédant Marc jusqu’aux ascenseurs. Il glissa sa clé dans la serrure réservée au personnel, entra dans la cabine et appuya sur le bouton du sous-sol. Aucun des deux médecins n’avait alors desserré les dents.
L’ascenseur de service était une vieillerie claudicante que Marc avait bien connue. Ses bruits étranges s’accommodaient au silence pesant qui s’était installé. En sortant de la cabine pour se rendre vers les locaux mortuaires, Marc demanda :
— De quoi Louis est-il mort ?
— Eh bien, comme je te l’ai dit, d’une pneumopathie notamment…
— Tu ne me l’avais pas précisé. Tu as identifié la source infectieuse ? interrogea-t-il.
— Pneumocystose.
Marc stoppa net. Ils n’étaient qu’à quelques pas de l’entrée de la morgue, mais il venait de recevoir un uppercut en plein ventre. Malgré ses immenses connaissances médicales, c’était la toute première fois qu’il entendait parler d’un décès provoqué par un agent pathogène aussi rare que pneumocystis. Rare mais surtout bénin.
— Tu te moques de moi?
— Non, Marc. Ton fils est bien mort des suites d’une pneumocystose.
— Mais enfin, comment est-ce possible ? Avec de la pentamidine, on aurait pu endiguer l’infection…
— Crois-moi, c’est bien ce qu’on a fait, l’interrompit Guy. Mais l’antibiotique n’a eu strictement aucun effet. L’infection était tellement avancée que ton fils est entré en état de choc septique. Le temps que l’on agisse, c’était déjà beaucoup trop tard.
Le professeur Bernier s’interrompit et rajouta :
— Avant de te laisser entrer, il faut que tu saches que le corps de ton fils est très affecté. Tu risques d’être surpris…
Il saisit la poignée d’entrée de la morgue et ouvrit la porte. Il y avait plusieurs corps installés pour la toilette mortuaire dont certains étaient déjà recouverts de leur linceul. Marc trouva rapidement le corps de son fils, mais il était méconnaissable. Il avait perdu des cheveux et était squelettique. Son visage émacié donnait l’impression d’être celui d’un vieillard. Quant à son torse, il était recouvert de ce que Marc identifia comme étant des lésions cancéreuses. Il ne put alors réprimer un juron, avant que la nausée ne le terrasse de nouveau.


Retrouvez les épisodes suivants : 3/64/65/6