Archives for category: Nos auteurs

La stagiaire (3/6), Patrick Ferrer

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.

Retrouvez les épisodes précédents de la nouvelle de Patrick Ferrer :
épisode 1/6 : Un colis embarrassant
épisode 2/6 : La théorie des asticots

Résumé des épisodes précédents : Quand le commissaire Desjoux a vu le cadavre décomposé gisant sur le sol de cet appartement, il a rapidement conclu qu’il valait mieux pour lui qu’il s’agisse d’un suicide. Mais la jeune stagiaire venue interférer dans son enquête ne semble pas vouloir lâcher sa théorie des asticots, plaidant pour l’homicide.

Episode 3
Tempête au 36

— Vous êtes certain de ce que vous avancez ?
Le commissaire divisionnaire faisait les cent pas en agitant le rapport d’enquête pendant que Desjoux se tenait pratiquement au garde-à-vous au milieu de la pièce. C’était un de ces anciens bureaux du 36 encore équipés d’un antique poêle à charbon qui lui donnait l’impression de s’être égaré dans un roman de Simenon. La corne de brume d’une péniche passant sous les fenêtres retentit comme un point d’orgue.
— Positif, monsieur le divisionnaire. Il s’agit bien de Rosie Desmarest, la… hum, petite amie du… enfin, vous savez.
Le divisionnaire passa plusieurs fois la main sur son crâne luisant.
— C’est probablement un accident. Ça arrive, vous savez, en manipulant une arme à feu. Une femme, en plus… Elle l’a laissé tomber et le coup est parti tout seul. Ça expliquerait qu’on ne trouve pas de trace de brûlure autour de la plaie ni de poudre sur les mains de la victime.
— Est-ce la version que vous désirez que je donne en conclusion de mon enquête, monsieur ?
Le divisionnaire eut un geste vague.
— Vous pourriez orienter le dossier dans ce sens. Après tout, on n’a aucune preuve d’effraction… L’accident est l’hypothèse la plus plausible. Vous comprenez que, vu l’identité de la victime, nous nous devons d’éviter toute théorie hasardeuse qui ne pourrait que provoquer un scandale, n’est-ce pas ?
Desjoux semblait absorbé dans la contemplation de ses chaussures.
— Il y a quand même un petit problème, monsieur le divisionnaire.
— Ah, oui. La… stagiaire. C’est un problème. Mais, enfin, Desjoux, un homme de votre expérience ! Le procureur n’hésitera pas une seconde entre votre témoignage et celui d’une jeunette tout juste bonne à nettoyer les tablettes à organes. Qu’est-ce qui vous a pris de faire appel à elle ?
— Elle était déjà sur les lieux quand je suis arrivé, monsieur. C’est dans mon rapport.
— Vous auriez dû user de votre autorité, Desjoux. On ne laisse pas une… stagiaire interférer avec notre travail.
— Le légiste a entériné ses conclusions et le rapport d’autopsie, monsieur. D’après lui, mademoiselle Bourdin a toutes les qualifications nécessaires et j’avoue qu’elle m’a…
Le policier se tut. Les mots lui avaient échappé. Toujours à ouvrir sa grande gueule au mauvais moment. Le divisionnaire plissa les yeux.
— Vous avouez quoi, commissaire ? Vous en pincez pour la stagiaire ?
— Non, non. Je voulais dire… elle connaît son turf, c’est évident. Dix minutes sur la scène de crime et elle avait déjà déterminé que la victime était couchée lorsqu’on lui a tiré dessus et que la balle devait s’être logée dans un objet mou, probablement un matelas, d’après la forme de l’orifice de sortie. La collerette n’est pas la même lorsque…
Le divisionnaire laissa échapper un rugissement.
— Desjoux ! Vous allez me régler ça et tout de suite ! Nous devons présenter nos recommandations au procureur la semaine prochaine. Vous me voyez en train d’annoncer place Beauvau que nous investiguons l’assassinat de la maîtresse du préfet et qu’elle a été tuée dans un lit qui n’était pas le sien ? Vous voulez ma peau, c’est ça ?
Le commissaire ouvrit la bouche et la referma aussitôt. Il avait dit assez de conneries pour la journée. Il salua rapidement et tourna les talons. Il crut entendre son supérieur grommeler quelque chose au sujet « d’incapables », de « matelas » et « d’orifices » mais sortit sans demander son reste.


Retrouvez les épisodes suivants : 4/65/6 – 6/6

La stagiaire (2/6), Patrick Ferrer

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.

Retrouvez l’épisode précédent de la nouvelle de Patrick Ferrer :
épisode 1/6 : Un colis embarrassant

Résumé de l’épisode précédent : Le commissaire Desjoux se passerait bien des cadavres, surtout quand ils ont dépassé la date de péremption. Et se passerait d’autant plus de la jeune stagiaire légiste venue lui compliquer la vie en lui mettant des asticots sous le nez et en criant au crime.

Episode 2
La théorie des asticots

— Ça ne fait aucun sens, pourquoi le corps aurait-il été transporté ici ? Au cinquième étage ! Sans ascenseur !
La fille baissa son masque sanitaire. Elle avait une tête ronde qu’accentuait le chignon serré. Pas vraiment jolie, mais pas laide non plus. Ordinaire, si ce n’était pour ce menton volontaire qu’elle pointait vers lui comme une arme de service.
— Je ne peux pas encore répondre à cette question, commissaire. Mais l’état de décomposition du cadavre n’est pas cohérent avec le stade de développement des nécrophages. Ces larves sont jeunes, trois jours maximum, alors que cette femme est morte depuis bien plus longtemps. L’odeur du sang peut attirer les diptères, les mouches bleues si vous préférez, à des kilomètres à la ronde dans les minutes qui suivent le décès. On ne les a jamais vues attendre une semaine avant de commencer la ponte. De plus, il n’y a pas de flaque de sang sous la victime. Ça m’a l’air assez évident.
Desjoux ne sut quoi répondre, mais il était sûr d’une chose : il n’allait pas laisser une histoire de mouches lui pourrir la journée.
— D’ailleurs, il est rare que les femmes se suicident par arme à feu, reprit la stagiaire. Elles préfèrent les morts lentes. Selon toute évidence, il s’agit d’un homicide. On ne voit pas de zone de tatouage autour de la plaie, caractéristique des tirs à bout portant, ce qui indique que votre victime se serait tiré une balle dans le cœur d’une distance supérieure à un mètre cinquante… Assez peu probable, si vous voulez mon avis.
Desjoux sentit les premières palpitations indicatrices d’une montée d’adrénaline. Son cardiologue lui avait dit d’y aller mollo, mais il n’avait pas, lui, à se coltiner des petites morveuses qui n’étaient pas encore nées le jour où il avait examiné son premier macchabée. Le pire, c’est qu’il était à peu près certain de reconnaître la victime.
— Écoutez, mademoiselle Boursin…
— Bourdin, commissaire.
— Oui, bon. Ça fait vingt ans que je fais ce métier et vous n’allez pas m’apprendre à reconnaître un suicide quand j’en vois un. Toutes vos… théories, là, les mouches, le tatouage et je ne sais quoi, c’est bien joli, mais ce n’est pas vous qui vous tapez la paperasse.
— Et comment allez-vous expliquer dans votre rapport qu’elle se soit rhabillée toute seule alors qu’elle était morte depuis longtemps ?
— Que… quoi ?
La fille retourna le cadavre, libérant une autre volée de miasmes qui força Desjoux à coller son nez à la fenêtre. Elle dégrafa le soutien-gorge de la victime et pointa triomphalement vers la plaque verdâtre qui s’étendait sur son dos.
— Voyez, pas de marque ! La zone d’hypostase est ininterrompue. La victime était torse nu dans les douze heures qui ont suivi le décès. Probablement à poil, je dirais.
Elle soulevait déjà l’élastique de la culotte du cadavre pour observer la couleur de la peau.
— C’est plutôt évident. Lorsque l’épiderme est compressé par les vêtements, le sang ne peut pas se déposer et, du coup, il n’y a pas de zone de lividité à ces endroits-là. Ce qui n’est pas le cas…
— Arrêtez de manipuler ce cadavre ! Vous polluez la scène de crime !
— La victime n’est pas morte ici, commissaire. Pas votre scène de crime, je dirais. Si elle était dévêtue au moment du décès, on doit pouvoir retrouver des fibres incrustées dans l’épiderme qui nous indiqueront où ça s’est passé…
Le commissaire leva les yeux au ciel et sortit en claquant la porte. La jeune légiste ne parut même pas remarquer son départ, tout occupée qu’elle était à gratter légèrement la peau du cadavre.


Retrouvez les épisodes suivants : 3/6 – 4/65/6 – 6/6

La stagiaire (1/6), Patrick Ferrer

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.

Episode 1
Un colis embarrassant

Le commissaire Desjoux fronça les sourcils. Les deux agents devant la porte de l’appartement n’avaient pas des airs très fringants et le soulagement qu’il lut dans leur regard à son arrivée n’augurait rien de bon. Si ces idiots avaient signalé à la PJ une « mort suspecte » pour se débarrasser d’un colis avarié, ils allaient l’entendre ! Quelque chose explosa sous sa semelle avec un bruit mou.
— Faites attention aux asticots, monsieur le commissaire. C’est comme ça que les voisins… ils se faufilent sous la porte, voyez.
Desjoux fit un effort pour se contrôler. Cinq étages sans ascenseur et maintenant ça !
— Vous n’avez touché à rien, j’espère !
Les deux hommes se regardèrent.
— On n’est pas censés entrer, commissaire. C’est la demoiselle…
— La quoi ?
— La fille de l’Identité judiciaire. Elle nous a mis dehors en nous demandant de vous appeler.
Desjoux ne connaissait personne à l’IJ qu’on aurait pu qualifier de « demoiselle ». Il prit une profonde inspiration, colla un mouchoir sur sa bouche et poussa la porte de l’appartement.
L’odeur était épouvantable et il constata rapidement que le mouchoir ne lui était d’aucune utilité.
— Fermez la porte.
Il obéit sans réfléchir. Le ton de voix ne lui avait laissé aucune alternative. Ce n’était pourtant qu’une très jeune femme. Elle était penchée sur le cadavre gisant au milieu de la pièce, engoncée dans un tailleur qui semblait incongru en ces lieux. Elle se leva, balaya machinalement un asticot qui essayait de remonter le long de son gant et lui tendit une main minuscule qu’il se garda bien de serrer. Elle ne devait pas avoir plus de vingt-cinq ans.
— Je vous attendais, commissaire…
— Desjoux, balbutia-t-il. Qu’est-ce que… ?
Un autre bruit mou sous sa chaussure.
— Attention où vous marchez, commissaire. J’aurai besoin de spécimens pour l’examen toxicologique.
— Je ne… Où est le légiste ?
— Le docteur Corneille a la grippe, j’ai dû le remplacer au pied levé. Venez, il faut que je vous montre quelque chose.
— Je ne vous ai jamais vue à l’IJ.
— C’est possible. En fait, je suis en stage pour mon diplôme de spécialisation complémentaire en expertises médico-légales. Rassurez-vous, j’ai les compétences requises pour ce genre de cas.
Avant que Desjoux ait pu riposter, elle était déjà retournée auprès du corps, détachant une partie des vêtements qui s’étaient collés à la peau du cadavre. Un effluve de gaz pestilentiels poussa le policier à chercher refuge près de la fenêtre.
— Qu’est-ce que vous faites ? Vous devriez attendre que…
— J’ai trouvé quelque chose qui devrait vous intéresser, commissaire. Regardez.
Le cadavre était celui d’une femme. Malgré l’aspect marbré de sa peau et les gonflements de son corps difforme, elle ne devait pas avoir plus de trente ans. La fille désignait un point sous le sein gauche où s’affairait une colonie de larves blanches.
— Voyez ? On ne voit plus l’ouverture à cause de la distension due aux gaz, mais l’autopsie révèlera une plaie profonde à cet endroit. L’accumulation de nécrophages est caractéristique.
Il y avait un revolver sur le sol près du cadavre. Un petit objet dur et plat.
— Ça m’a tout l’air d’un suicide, euh… mademoiselle.
— Amélie, Amélie Bourdin. Non, votre assassin est totalement stupide. Il a cru donner le change en arrangeant cette mise en scène, mais nos petits nécrophages ne mentent pas. Cette femme a été tuée ailleurs il y a une dizaine de jours, préservée dans un endroit hermétique et son corps transporté ici il y a environ soixante-douze heures.


Retrouvez les épisodes suivants : 2/63/6 – 4/65/6 – 6/6

Ticket gagnant (4/4), Céline Laurent-Santran

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.

Retrouvez les épisodes précédents de la nouvelle de Céline Laurent-Santran :
épisode 1/4 : Une consultation particulière
épisode 2/4 : Remise en question
épisode 3/4 : Regain

Résumé des épisodes précédents : Rémi, psychiatre déprimé suite à un passage à l’acte d’un de ses patients, remonte doucement la pente grâce à un de ses confrères. En établissant une liste spontanée de ses envies, Rémi ne se doutait pourtant pas que sa vie s’en trouverait à ce point bouleversée. Mais ne dit-on pas que ce sont souvent les cordonniers les plus mal chaussés ?

Episode 4
Jackpot aux roses

« Tout ce qui ne vient pas à la Conscience se retrouve sous forme de destin. »
Carl Gustav Jung

Rémi n’arrivait toujours pas à y croire.
« Il a vraiment dû me prendre pour un fou », songea-t-il en pensant à son collègue, le docteur Raymond, qu’il avait quitté quelques minutes plus tôt. Lorsque ce dernier avait mentionné le loto, Rémi avait mis un moment à se souvenir où il avait bien pu laisser ce maudit ticket… Ils devaient être sous le porte-photo, sur le buffet du salon, mais peu importe, puisqu’il connaissait les chiffres joués par cœur, c’étaient ses numéros fétiches.
Il avait donc pianoté sur son smartphone et retrouvé rapidement sur Internet le tirage au sort qui l’intéressait. Ses yeux s’étaient alors arrondis comme des soucoupes et il s’était senti défaillir.
—Un problème ? Vous êtes tout pâle d’un coup ! s’était inquiété le docteur Raymond.
Péniblement, Rémi avait ravalé sa salive, levé les yeux et affiché le sourire béat du ravi de la crèche :
— Rien rien, mais je crois que je vais vraiment changer de vie, pour de bon…
Et il avait pris congé en bafouillant un au revoir à peine audible.
En montant quatre à quatre les escaliers menant à son appartement, Rémi se remémora ce fameux « programme Carpe Diem ». Il cocha mentalement les cases qui dansaient devant ses yeux, conscient de son état plus que fébrile. Le concert de George Benson, fait, le loto, fait, le week-end insolite dans un lieu improbable, il avait justement prévu d’en faire le soir même la surprise à Aline. Une surprise avec, en prime, une cerise sur le gâteau en forme de ticket gagnant ! Dire que le précieux bout de papier était resté plusieurs jours coincé, chiffonné sous un vulgaire porte-photo, au risque, en plus, d’être mis à la poubelle par la femme de ménage ! À cette pensée, Rémi pressa le pas. Lorsqu’il tourna enfin la clé dans la serrure, il sourit en songeant à la dernière envie folle sur sa liste : la cuite au nirvana ambré, pour sûr, elle allait être d’anthologie…

La lettre avait été posée bien en évidence sur le porte-photo, sur le buffet du salon :

Rémi,
Je ne choisis pas le bon moment, mais tôt ou tard, même si tu ne voulais pas le voir, cela devait de toute façon arriver. Toutes ces années où tu n’as vécu que pour ton travail, tu n’as pas vu que peu à peu, insidieusement, nous nous éloignions l’un de l’autre. Tu n’es pas responsable de ce qui s’est passé avec ce psychopathe de Marquant, toute la profession a reconnu en toi un expert compétent qui ne pouvait prévoir cette infime part d’imprévisible que recelait la pathologie de ton patient. Ce drame a bouleversé tes certitudes, ébranlé ta confiance en toi, mais moi, je suis bien placée pour savoir que tu as toujours été champion pour voir la paille dans l’œil de tes patients… La suite, tu la connais, enfin, non, tu la découvres maintenant, en lisant cette lettre… Moi je la voyais pourtant comme le nez au milieu de la figure, cette poutre, cette épée de Damoclès qui se balançait au-dessus de ta tête, de nos têtes à tous les deux… Des années que j’essaie de t’envoyer des signaux, mais j’ai fini par comprendre que tu serais toujours meilleur conseiller pour tes patients que pour toi-même. Et puis en rangeant hier histoire de me vider un peu la tête, je suis tombée sur ce ticket…
Ne m’en veux pas, je profite juste du destin, une aubaine comme celle-là ne se présente pas deux fois dans une vie. Ne t’inquiète pas pour moi, je saurai faire bon usage de cette manne tombée du ciel.
Quand je pense que tu disais toujours que tu n’avais jamais eu de chance au jeu…
Aline.

Ticket gagnant (1/4), Céline Laurent-Santran

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.

Episode 1
Une consultation particulière

— Je suis au bout du rouleau…
Rémi leva les yeux. Dans la grande pièce de cet immeuble haussmannien plutôt cossu, les moulures en forme de rosaces avaient triste allure. Noircies par le temps, elles étaient désormais le siège de toiles d’araignées qui arboraient fièrement leur existence.
— Et j’ai beau scruter chaque pan de ma vie avec l’optimisme et la précision du chercheur d’or qui continue de croire à son rêve, je ne vois rien, rien de rien…, poursuivit Rémi, les yeux toujours rivés sur le plafond étrangement habité.
Une toile d’araignée lui fit soudain penser à une chauve-souris rabougrie, les ailes à demi déployées seulement. Comme si elle hésitait à se lancer. Peur de tomber. De s’écraser.
— Elle s’étiole, elle aussi, murmura Rémi dans un soupir.
— Pardon ?
Le psychiatre qui faisait face à Rémi avait du mal à suivre le fil quelque peu décousu de la conversation.
Rémi sursauta. Brusque rappel à la réalité.
— Désolé, j’étais parti dans mes pensées…. Non mais vous vous rendez compte, j’en suis réduit à faire un test de Rorschach avec une toile d’araignée… Avouez qu’il y a de quoi se poser des questions !
Le docteur Raymond inclina légèrement son fauteuil et considéra Rémi avec toute la bienveillance dont il savait faire preuve lorsqu’il éprouvait une empathie particulière pour un patient. Et Rémi n’était pas n’importe quel patient.
— C’est vrai que mon plafond aurait besoin d’un bon nettoyage de printemps ! Allez, arrêtez de gamberger et essayez de lâcher prise une bonne fois pour toutes. Vous avez traversé une lourde épreuve sur le plan professionnel – croyez-moi, je vous comprends –, et…
— Oui mais vous, vous êtes solide, toujours fidèle au poste et respecté ! le coupa Rémi, le regard désemparé. Moi, je m’effondre alors que… alors que…
Il s’était mis à faire, avec ses mains, des moulinets désordonnés, comme si l’air qu’il brassait en vain allait l’aider à remonter à la surface.
— Alors que je devrais garder la tête haute et avancer ! Seulement voilà, je n’y arrive pas, je n’y arrive plus !
— Justement, s’exclama le docteur Raymond, la réaction que vous avez trahi simplement votre humanité et votre capacité à vous remettre en question, et c’est tout à votre honneur ! J’aurais trouvé beaucoup plus inquiétant que vous continuiez votre route en balayant cet événement d’un revers de la main, ou en vous cachant derrière des théories fumeuses pour vous justifier ! Non vraiment, il faut tirer de tout cela un enseignement positif : vous faites partie des rares personnes qui ne passent pas leur vie dans l’autosuffisance et le déni.
Rémi soupira longuement, dubitatif :
— En attendant, je suis au fond du trou et il faut que je fasse quelque chose, n’importe quoi…
— Exactement ! Vous décrochez pendant quelques semaines et vous faites des choses que vous n’avez jamais faites auparavant, des trucs un peu fous… Vous avez déjà eu des envies folles, non ?
— Voyons… Je vous le dis comme ça me vient : voir Georges Benson en concert, dormir en apesanteur, jouer au loto, me prendre une bonne cuite au nirvana ambré, mais bien dosé, le nirvana, parce que sinon, au bout de cinq, ça saoule…
— Vous voyez, vous retrouvez votre humour, vous commencez déjà à reprendre du poil de la bête ! fit le docteur en souriant.
— Quand même, si on m’avait dit qu’un jour, j’aurais moi-même recours à un confrère…, lança Rémi en serrant la main du docteur Raymond.
— C’est normal d’être là les uns pour les autres ! En tout cas, dites-vous que j’aurais très bien pu me retrouver à votre place, tout comme beaucoup de nos confrères d’ailleurs.


Retrouvez les épisodes suivants : 2/43/4 – 4/4

Une évidence (5/5), Jeanne Poma

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.
Retrouvez les épisodes précédents de la nouvelle de Jeanne Poma :
épisode 1/5 : Accointance
épisode 2/5 : Accrochage
épisode 3/5 : Heurt
épisode 4/5 : Apparence

Résumé des épisodes précédents : Dans les épisodes précédents, Laurence qu’on pensait être médecin est en réalité une patiente souffrant d’une forme de schizophrénie. Mais est-ce bien là la vérité ou n’est-ce qu’un stratagème de la clinique à l’égard de son personnel récalcitrant ?

Episode 5
Choix

Un sentiment étrange. Comme cette petite seconde au réveil où l’on est encore plongé dans ses rêves. Cet instant minuscule où la réalité accourt au galop pour frapper l’esprit, le déchirer.

« Mademoiselle, je vous en prie… Respirez calmement… Souvenez-vous. Nous avons déjà fait ce travail ensemble, vous devez vous rappeler ».
Je regarde ses yeux, il doit me voir désespérée.
« Vous avez été intégrée à la clinique il y a trois ans. Vous aviez eu un grand choc pendant vos études de médecine ».
De quoi parle-t-il ?
« Je… Non, non… Vous vous trompez… Je suis médecin, je… C’est vous qui êtes mon patient. C’est grotesque, je… »
Je n’arrive pas à rassembler deux idées, mon cerveau est complètement confus. Qu’ont-ils fait ? Cette piqûre… Ils m’ont droguée. J’ai tellement sommeil… Il faut que je tienne…

« Mademoiselle, vous devez vous reprendre… Vous savez bien ce qu’il risque d’arriver si vous ne vous rendez pas à la réalité. La crise d’hier… »
Son charabia continue. Il répète cette rengaine et sa voix se durcit peu à peu.
Je n’arrive pas vraiment à l’écouter ou je ne veux plus, je refuse d’entendre ce qu’il a à me dire, ce que je crains.
« L’aile gauche… J’ai tout fait pour vous l’éviter mais hier vous avez fait preuve d’une telle violence… ».
Ça me revient presque. Par vague, par éclair en pleine figure et sur mon crâne endolori. Cette femme que j’ai poussée, ce sentiment d’injustice…
« Vous êtes devenu un danger pour vous-même et pour les autres ».

Deux jours ont passés et je suis toujours clouée à ce lit d’hôpital. Deux jours dans cette chemise de nuit en papier, deux jours que les infirmières me regardent comme une folle. Leur a-t-on donné des instructions ? Les a-t-on alertées d’un quelconque danger au cas où elles m’approcheraient ? Qu’a-t-on raconté ? Quelle distorsion a-t-on apporté à la réalité ? Qu’est-on prêt à faire pour protéger les terribles secrets que la clinique veut continuer à protéger ?
Les psychotropes m’empêchent d’avoir les pensées claires et je dors sans arrêt. Je dois apporter une réponse à Martin. Qui suis-je ? Est-ce bien moi son médecin ou est-ce l’inverse ? Ai-je terminé la médecine ? Et ces pilules que j’ingurgite… Leur aspect familier est-il dû à leur absorption régulière ou à leur prescription à d’autres patients ?

Le doute.
Il a suffi de quelques mots pour me laisser dévastée.
Vaciller entre mes certitudes et cette information. Elle est tellement absurde et pourtant si exquise à la fois.
Si je dois choisir, si je veux mettre un terme à cet état, dois-je accepter un éternel sommeil dans de l’ouate ? Ou m’est-il encore permis de résister et de choisir une lutte impossible ?

« Appelez le Docteur Ginlois s’il vous plaît ».

Dans l’embrasure de la porte, j’aperçois monsieur Franklin, égaré lui aussi.
« C’est pour vous acheter des bonbons », me dit-il avec un faux dollar à la main.

Lorsque le docteur arrive, les mots passent à travers ma bouche comme une poignée de clous rouillés.
Oui, je souffre de schizophrénie. Non je n’ai jamais terminé mes études de médecine et je ne suis pas médecin. Non, je n’irai pas dans l’aile gauche pour me faire ravaler le cerveau. Oui, j’accepte ma maladie et je veux guérir.
Il me regarde droit dans les yeux.
Je ne vois plus dans ces yeux qu’un homme sournois et vicieux mais je lui offre mon plus beau sourire.
Je préfère laisser s’échapper ces quelques phrases attendues, être libre et me venger plus tard, plutôt que disparaître dans l’aile gauche, dans la peau d’un légume.

Les œuvres lauréates du Palmarès Eté 2015 viennent d’être désignées par les lecteurs (d’une part) et par Short Edition et les grands lecteurs du Comité éditorial (d’autre part) !
Vous pourrez toutes les retrouver dans SHORT 13, qui sortira début août. Pour avoir le plaisir de les déguster aussi en format papier.

Félicitations à tous !

Et à demain (ou après-demain vu qu’il est déjà + de 17 h)…

Matteo

Une évidence (4/5), Jeanne Poma

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.
Retrouvez les épisodes précédents de la nouvelle de Jeanne Poma :
épisode 1/5 : Accointance
épisode 2/5 : Accrochage
épisode 3/5 : Heurt

Résumé des épisodes précédents : Laurence est furieuse. Une fois de plus, on critique ses décisions et on l’empêche de travailler. Après s’être heurtée à un confrère, la jeune femme part rechercher du réconfort auprès de Martin, son ami. Mais celui-ci ne lui réserve pas l’accueil escompté et prise de panique, elle hurle dans la cafétéria…

Episode 4
Apparence

Mes mains tremblent, ce ne sont plus que des bouts de chairs rachitiques qui remuent en saccades.
« Martin, vous êtes mon patient, vous allez faire ce que je vous dis ! » Le souffle me manque. « Vous allez venir avec moi ! » Ma voix s’élève de plus en plus haut me laissant à peine le temps de respirer.

Pour protéger Martin, la cruche à ses côtés s’approche de moi. Sa voix se veut douce et mielleuse mais je sais qu’elle veut juste me tenir éloignée de son petit protégé, Martin, mon patient.
Tout à coup, un flux d’énergie propulse mes bras. Décuplé, il pousse dans mes muscles et dans mes articulations. Pas besoin de réfléchir pour sentir mes membres se mouvoir et projeter d’un coup toute cette force contre sa poitrine. Laisser s’écraser toute cette vitalité contre son corps. Mon geste est enfantin mais je n’ai plus le choix. Je dois pousser, me débattre.
Un bref coup d’œil à Martin, il semble déçu. Son visage si beau remue de gauche à droite pendant qu’il fixe le sol. Il devrait pourtant me comprendre. Pourquoi réagit-il comme ça ?

Soudain, quelque chose me démange dans mon cou, une piqûre très fine, délicate. Je porte ma main à mon cou, je déglutis. Les sons m’abandonnent, les visages se déforment et s’allongent doucement. Je vacille, mes jambes sont légères, comme de l’ouate.
Puis le blanc laisse la place au noir. Je sombre…

Quelques heures ou quelques minutes…

Du bout de mes doigts, je tâte une épaisse couverture… Sur ma peau, un tissu aussi fin que du papier, on dirait une chemise d’hôpital. Je suis si lourde. Mes muscles réagissent à peine. Mes paupières s’ouvrent péniblement, je suis dans un lit. Je ne comprends pas. Un lit épais dans une petite chambre blanche. Un goût de métal dans ma bouche.
Dans un soupir, je sombre à nouveau, la sensation est si douce.

Quand j’ouvre les yeux, le jour est déjà tombé depuis un moment. Mes idées sont troubles mais je suis bien dans un lit, un lit d’hôpital. Je reconnais l’immense fenêtre, les couleurs grises des murs et cette odeur si familière.
J’essaye de me redresser mais mes bras sont trop faibles. Quand ai-je mangé pour la dernière fois ? Et comment suis-je arrivée là ?

Un léger toussotement, je relève la tête et il est là, assis sur une chaise à deux mètres de moi.
Martin…
« Je… qu’est-ce que… ». Les mots sortent péniblement de ma bouche.
« Ne vous inquiétez pas mademoiselle Lacau, je suis là… Détendez-vous… »
« Mais que se passe-t-il ? Pourquoi suis-je dans un lit d’hôpital et vous… et vous vous êtes… là… à jouer les médecins ? ». Je fais semblant de me relever mais il vient s’asseoir à mes côtés et pose une main sur mon épaule. Sa respiration est apaisante.
« Calmez-vous mademoiselle… Restez allongée… Respirez calmement… Savez-vous où nous sommes ? »
« Oui, oui… Je suis à la clinique mais… mais je ne comprends pas… »
« Vous ne vous souvenez de rien ? »
« Je… si… non… »
Un léger tressautement sur ses lèvres.
« Vous avez eu une crise. Dans la cafétéria, ce midi ».
Sa voix est douce et rassurante mais je ne saisis pas. Ce lit, cette chambre, …
« Une crise ? Comment ça une crise ? Qu’est-ce que vous voulez dire ? »
« Une crise de paranoïa… Ce n’est pas la première fois… Je suis le docteur Ginlois, vous vous souvenez de moi ? »
« Le docteur Ginlois… Mais qu’est-ce que vous racontez… C’est moi votre médecin ! »


Retrouvez le dernier épisode : 5/5

Une évidence (3/5), Jeanne Poma

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.
Retrouvez les épisodes précédents de la nouvelle de Jeanne Poma :
épisode 1/5 : Accointance
épisode 2/5 : Accrochage

Résumé des épisodes précédents : Après sa première visite à Martin, un patient auquel elle s’est attachée, Laurence poursuit ses visites en hôpital psychiatrique avec Antoine Sinol, atteint de troubles bipolaires. Celui-ci la rejetant violemment, Stéphane, le chef du service, intervient et la fait sortir de la pièce par la force.

Episode 3
Heurt

Je sais bien que je dois maîtriser ma colère et surtout ne pas me laisser envahir par l’amertume mais ce n’est pas la première fois qu’une telle situation se présente. La clinique ne me fait pas confiance. Elle veut toujours veiller à contenir nos actes.

Pfff, ça y est, elle est là.
Je refuse de l’entendre mais je sais qu’il est déjà trop tard, qu’elle est déjà là, tapie dans un coin de ma conscience.
La petite voix.
Celle qui va me chuchoter les mots que j’aurais dû employer face au chef de service. Celle qui me dira les actes que j’ai manqués et qui me susurrera ensuite que je l’ai laissé me piétiner.
La petite voix coule doucement dans mon esprit comme un goudron noir qui tapisse les cloisons de mon crâne et l’arrière de mes yeux. Un épais magma engourdit ma vision pour laisser le champ libre à ma colère et à ma frustration.
Il faut que je me calme. Surtout ne pas tomber dans cette paranoïa délicieuse.

Mes doigts fins se tordent, faisant apparaître mes articulations blanches et rouges. Un léger pincement pour chaque ongle qui s’enfonce dans mes paumes.
Il faut qu’on m’aide… que j’en parle à quelqu’un, quelqu’un avec qui je me sens bien, quelqu’un qui reconnait mon travail…
Une seule personne me vint à l’esprit : Martin, mon premier patient de la journée.
Le voir me calmera, j’en suis sûre. Peut-être même qu’il me fera rire.

12h17 à ma montre, il doit être à la cafétéria.
Sans m’en rendre compte, je suis déjà en train de courir. Le bruit de mes talons s’écrase contre les grandes baies vitrées du couloir qui mène au restaurant. Mon cœur s’emballe, comme un début de tachycardie pour m’achever.
A peine ai-je poussé les deux portes battantes que j’entends un « boom ! ». C’est madame Bendouma. Elle me fixe en agrandissant ses jolis yeux marron puis elle éclate de rire.

Derrière elle, le restaurant grouille de monde. Des praticiens qui se détendent, qui discutent autour d’une mousse au chocolat ou d’un café. Se mêlent à eux les infirmières, le personnel administratif mais aussi tous les patients, jeunes ou plus ou moins vieux. Parfois, une personne aux joues plus roses les accompagne.
Le spectacle est habituel mais ma poitrine me tire et compresse le peu d’air que je parviens à avaler.
Comment retrouver Martin parmi cette cohue ?
Je n’entends que des bruits de plateaux, de nourriture, de mastication.
Des chariots qu’on tire, des caisses qui s’ouvrent et le fonctionnement à plein tube des machines à café.
Soudain, je tourne la tête et il est là, qui attend sagement son tour devant le comptoir. Souriant, il a l’air serein en écoutant ses voisins.
Mais qui sont toutes ces filles autour de lui ? La blonde doit être infirmière, une greluche qui traîne trop souvent aux abords de sa chambre…
« Martin ?… »
Il s’arrête brusquement de rire pour me regarder. Deux secondes pour attraper un regard anxieux.
« Mais… mademoiselle Lacau… Vous êtes descendue… »
« Je… »
« Ecoutez, je viendrai vous voir après le déjeuner, remontez… Ne restez pas ici… »
Sa voix a changé.
« Je… Je voulais vous voir… »
« Mademoiselle Lacau… Ecoutez, nous nous verrons plus tard… Vous semblez tendue, pourquoi n’allez-vous pas vous reposer un moment ? »
« Mais… enfin vous allez arrêter de me dire ce que je dois faire ! »
D’un coup, une centaine d’yeux se braquent sur moi. Je ne le voulais pas mais les aigus ont parlé avant moi. La petite voix s’est faufilée dans ma gorge et a hurlé.


Retrouvez les épisodes suivants : 4/5 – 5/5

Une évidence (2/5), Jeanne Poma

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.
Retrouvez l’épisode précédent de la nouvelle de Jeanne Poma :
épisode 1/5 : Accointance

Résumé de l’épisode précédent : Depuis trois ans, Laurence Lacau parcourt les couloirs de l’hôpital psychiatrique pour rendre visite aux patients. Après avoir effectué ses visites matinales, notamment à Martin, patient auquel elle s’est attachée, elle se sent tout à coup étouffer dans les couloirs agités et se précipite à l’extérieur du bâtiment.

Episode 2
Accrochage

« Laurence ?… Ça ne va pas ? »

Tsss… l’infirmière en chef. Elle accourt en se dandinant sur ses petites jambes. Elle a pris soin de dresser ses cheveux vers le ciel ce matin.
« C’est rien, Brigitte. Je m’étais assise juste deux minutes mais je vais reprendre mes visites, ne vous inquiétez pas ».
Elle me regarde avec un air gêné. Un soupçon de pitié dans ses yeux.
« Vous devriez rentrer tout de même », insiste-t-elle. « Vous êtes toute pâle et vous êtes frigorifiée. Je vais appeler le docteur Ginlois… »
« Non, non ! »
C’est sorti tout seul, j’ai crié.
Les yeux écarquillés, elle a crispé sa main sur mon bras.
« Excusez-moi, je vous ai fait peur… Ça va aller. Regardez, je vais mieux, ne vous inquiétez pas. Je vais continuer mes visites ».
Impossible d’être tranquille dans cette clinique !

A travers la porte vitrée, je peux voir que l’effervescence à l’intérieur est toujours la même. Les hautes plantes vertes et la verrière sont censées apporter de la lumière et de la quiétude aux patients mais il y a comme une tension dans l’air.
« Boom ! »
Je sursaute, c’est madame Bendouma. Une femme âgée aux traits fins et au teint légèrement halé. Alzheimer.
Elle continue son chemin, laissant traîner derrière elle un rire enfantin.

Une fois à l’intérieur, je traverse rapidement les couloirs. Avec ma silhouette fine, on me remarque à peine. Je peux me faufiler sans trop me mêler au monde. Avancer comme une petite souris pour effectuer un travail de fourmi. Juste quelques sourires, quelques bonjours.
Ma relation avec les patients, c’est tout pour moi, comme une vocation.
Ça n’a jamais été le cas de celles entretenues avec mes collègues.

Enfin, se dessine une petite porte jaune au fond du couloir.
Antoine Sinol.
Aujourd’hui, la pièce sera sans doute plongée dans le noir.
Antoine souffre de troubles bipolaires.

« Antoine ? C’est moi, le docteur Lacau… »
Nous avons le même âge et nous sommes tous les deux blonds mais la ressemblance s’arrête là. Si je suis toujours droite comme une tige, lui n’est souvent qu’une boule de nerfs recroquevillée sur ce large fauteuil beige.
Pour attirer son attention, je déplie mon cahier. La première page que je trouve est recouverte de couleurs, d’écritures, de traits en dents de scie et de points.
« Tu as dessiné depuis la semaine dernière ? »
Un bref regard, rouge, figé, humide. Des yeux qui me hurlent au visage, des yeux chargés de fiel et de mépris.
Un grognement auquel je ne réponds pas.
Puis une lamentation.
« Mais cassez-vous… Cassez-vous ! J’vous avais dit de pas revenir… Arrêtez avec vos conneries… Vous valez pas mieux que les autres…»

Je n’ai pas le temps de réagir quand tout à coup deux grosses pattes m’agrippent aux épaules et me tirent vers l’arrière.
Stéphane, le chef du service.
Un vieux pourceau engoncé dans une blouse blanche trop étroite.
« Sortez maintenant ! »
J’essaye d’articuler un « pour qui vous prenez vous ?! » mais ma voix refuse de sortir.
« Qu’est-ce que vous faites encore là madame Lacau ?! Vous savez qu’il faut laisser monsieur Sinol tranquille. Vous ne l’aidez pas en lui rendant visite ».
Je ne vois qu’une bouche abominable et désarticulée, collée sur une tête difforme.

Souffler, respirer.
Le béotien ne me crache que du mépris à la figure mais je ne dois pas m’énerver. Rassembler mon courage, argumenter.
Encore.
Encore subir cette vérification incessante, ces reproches, cette suspicion. Encore endurer cette stupide direction.
Non, je ne dois plus me laisser faire.


Retrouvez les épisodes suivants : 3/54/5 – 5/5