Archives for category: Nos auteurs

Le laboratoire du sommeil (3/6), Jeanne Mazabraud

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.

Retrouvez les épisodes précédents de la nouvelle de Jeanne Mazabraud :
épisode 1/6 : Mystérieux décès
épisode 2/6 : Disparitions curieuses

Résumé des épisodes précédents : Parallèlement à l’enquête de police qui semblait se concentrer sur l’interrogatoire du technicien et l’autopsie, Georges eut la curiosité d’examiner les enregistrements des autres patients dans la cabine technique et un détail retint son attention…

Episode 3
Un avocat peu coopératif

A l’instant où il allait appeler un confrère pour lui faire part de son observation, Georges vit Fred happé dans le couloir par un policier en surpoids.

L’enquêteur procédait maintenant aux auditions et en tant que témoin de première main, Fred devait être entendu le premier. Il a donc expliqué avoir suivi la routine : accueil des patients, pose des électrodes, vérification du bon fonctionnement des appareils. Le jeune Alex G., pour une fois, s’était montré coopératif. Tout s’était bien passé aussi avec Francis K. Et les deux nouveaux s’étaient montrés particulièrement dociles. Quant à Dean B… A son habitude, l’avocat s’était comporté avec froideur et arrogance. On se demandait, pensait Georges in petto, pourquoi ce genre de personnage s’imposait la corvée d’une nuit au labo dont il ne tirerait que peu de profit. Ce juriste habitué à analyser avec finesse et intelligence les cas les plus complexes changeait totalement d’attitude lorsqu’il s’agissait de sa santé. Il vitupérait, refusait de suivre les traitements prescrits. Hormis un usage intensif et constant de zolpidem, Dean B. ne voulait rien entendre. Toujours est-il qu’il avait quand même pris place dans sa chambre.

Compte tenu du nombre restreint d’hospitalisations cette nuit-là, un seul technicien était affecté au laboratoire. Fred, une fois les cinq patients installés, avait pris place dans la salle de contrôle d’où il surveillait l’évolution du sommeil de chacun d’eux. A trois heures moins le quart, Alex G. avait traversé sa première crise de somnambulisme, en phase de sommeil profond. L’EEG, consulté par Georges, le montrait nettement. Alex G. s’était déplacé, vraisemblablement dans le couloir. Selon Fred, rien d’anormal ou de violent ne s’était produit bien qu’il ait entendu un bruit « comme quelqu’un qui trébuche ou se cogne dans un meuble ». A partir de trois heures, le technicien, alerté par les bips de détresse émanant du corps de Dean B., s’était entièrement concentré sur son patient, intervenant d’abord à partir de sa salle de contrôle pour vérifier que toutes les électrodes étaient correctement branchées. Cinq minutes s’étaient écoulées avant que Fred – enfin pleinement conscient du drame qui se jouait – n’alerte le médecin de garde. Trop tard. Dean B. s’en était allé ad patres.

Et Francis K. ? Le narcoleptique avait rapidement atteint sa phase de sommeil paradoxal ; mais, vers trois heures, heure fatidique, l’enregistrement montrait que le patient était totalement éveillé ! Telle était la conclusion de Georges dont il tenait particulièrement à s’entretenir avec un confrère ainsi qu’avec Fred, certes monopolisé par le cas Dean B., mais seul technicien présent au laboratoire et, à ce titre, censé surveiller l’ensemble des hospitalisés. Qu’avait fait Francis K. pendant cette période ? Avait-il quitté sa chambre ? Dans quel but ? Généralement les patients débranchaient leurs électrodes, avec ou sans aide, une ou deux fois par nuit pour se rendre aux toilettes. Peut-être était-ce tout bêtement le cas ? Mais pourquoi disparaître en pleine nuit sans prévenir ? Avait-il entraîné dans sa fuite le jeune somnambule ?

Retrouvez les épisodes suivants : 4/6 – 5/66/6

Le laboratoire du sommeil (2/6), Jeanne Mazabraud

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.

Retrouvez l’épisode précédent de la nouvelle de Jeanne Mazabraud :
épisode 1/6 : Mystérieux décès

Résumé de l’épisode précédent : Georges, un médecin français en contrat chez les sleepdoctors américains, a été confronté au laboratoire du sommeil à un très grave incident. Un patient est mystérieusement décédé pendant sa nuit en observation.

Episode 2
Disparitions curieuses

La clinique était réputée, tout autant que Dean B. La police s’était donc efforcée de se faire discrète, épargnant la stridence des sirènes. Il n’en régnait pas moins un beau remue-ménage lorsque Georges rejoignit le hall. Fred, le technicien qui avait constaté le décès, était le centre de toutes les attentions. Un enquêteur l’avait isolé pour l’interroger sur les circonstances exactes du décès.

Jacky, la veuve de Dean B., tous voiles dehors, n’avait pas mis longtemps à endosser son nouveau rôle. Elle s’était empressée de convoquer un lawyer qui fourbissait déjà ses arguments pour attaquer l’établissement rendu d’emblée responsable du décès. Les enfants d’un premier lit, qui vivaient sur la Côte Ouest, étaient attendus en fin de matinée. Ils engageraient vraisemblablement eux aussi une procédure. On allait traverser des turbulences. Un peu de battage médiatique autour de l’affaire risquait de mettre en péril la réputation, pourtant solide, du laboratoire.

Georges interrogea ses collègues : pourquoi n’avait-on pas accès au corps de Dean B. ? La police scientifique s’affairait, lui dit-on, dans la chambre qu’avait occupée l’avocat. Aucun membre de la clinique n’y était admis pour l’instant.

Tout se passait comme si la conduite des événements échappait au personnel médical et même au staff de la clinique. Il n’était que quatre heures du matin. Les autres patients étaient censés subir les tests jusqu’à huit heures. Georges vérifia la liste des hospitalisés de la nuit. Sur les onze chambres, cinq seulement étaient occupées. Deux apnéiques dont c’était le premier sleep test ronflaient au bout du couloir. Le brouhaha n’avait apparemment pas interrompu le rythme erratique de leur respiration. Outre l’habitacle réservé à Dean B., les deux autres malades n’étaient autres qu’Alex G., le petit rouquin, et l’obèse Francis K. Georges, sans réfléchir, s’engouffra dans le couloir du laboratoire à leur recherche.. Impossible que le bruit ne les ait pas perturbés. Dans le cas d’Alex G. il craignait l’effet dévastateur que pourrait avoir la découverte de la mort d’une personne que l’adolescent connaissait, même s’il n’existait – c’est le moins qu’on puisse dire – aucun rapport d’affection entre eux. Quant à Francis K., on ne pouvait prévoir l’impact. Tout dépendait de la phase dans laquelle se trouvait le patient.

Georges constata rapidement que les deux chambres étaient vides ! Avant d’inquiéter le reste du staff, il s’assura rapidement qu’ils n’avaient pas trouvé refuge dans les stalles vacantes. Force était de constater qu’ils s’étaient envolés tous les deux, à l’insu du technicien submergé par les événements, mais aussi au nez de la sécurité. L’un des policiers stationnés dans le lobby se souvint avoir vu passer le petit rouquin. Quant à Francis K., mystère.

On verrait plus tard. La première des choses était de vérifier la cause du décès de Dean B. Les enregistrements devraient fournir de précieuses informations. Georges se rendit dans la cabine technique, mais l’électroencéphalogramme et l’électrocardiogramme du mort avaient été récupérés, vraisemblablement par la police. Il aurait dû y penser. En revanche, les enregistrements des deux ronfleurs se poursuivaient sans discontinuer. Ceux de Francis K. et d’Alex G. étaient encore en place. Par curiosité médicale, Georges commençait à les examiner lorsqu’un détail attira brusquement son attention.

Retrouvez les épisodes suivants : 3/6 – 4/6 – 5/66/6

Le laboratoire du sommeil (1/6), Jeanne Mazabraud

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.

Episode 1
Mystérieux décès

Georges est un habitué des nuits troublées, apnéiques, voire sans sommeil. Pas le sien. Celui des autres. Aux Etats-Unis, on appelle ce métier sleepdoctor. Il a quitté la France pour un contrat d’un an dans l’une de ces cliniques spécialisées où viennent en consultation des gens riches et stressés, des hommes pour la plupart. Riches parce qu’en Amérique, comme on le sait, la couverture sociale n’est pas encore généralisée. Avant de mettre un orteil dans les laboratoires du sommeil, il faut sortir sa carte de crédit et prouver que l’on dispose d’un compte généreusement approvisionné. Parmi les patients atteints de troubles du sommeil que traitait sa clinique d’accueil, nombreux étaient les lawyers septuagénaires qui en étaient à leur dixième sleepstudy. A se demander si les nuits passées le crâne, la face et la poitrine bardés d’électrodes en vue de leur polysomnographie, n’étaient pas les seuls moments de calme dans une vie hantée par l’obligation de réussir, de produire, de faire du fric. Ils ingéraient à haute dose café et alcool, étaient des workaholics patentés dont les nuits tournaient au cauchemar. Ils étaient fréquemment affectés de tremblements irrépressibles, de crampes et de sueurs si abondantes qu’épouses et maîtresses déclaraient forfait en dépit des engagements couchés dans le prenup, le contrat de mariage, d’entretenir des relations sexuelles à fréquence fixe et rapprochée.

Gavés de tranquillisants et de somnifères, que le temps rendait inefficaces, les septuagénaires rejoignaient au laboratoire les obèses narcoleptiques, affectés de somnolences diurnes à répétition qui leur pourrissaient la vie. Certains d’entre eux subissaient en outre des crises d’hallucination en passant de la veille au sommeil. C’était le cas de Francis K. : cette bonne pâte d’obèse pouvait se transformer sans préavis en furie. Il « voyait » des cadavres ambulants le menacer de leurs dents avides, des animaux de légende compresser sa cage thoracique jusqu’à l’étouffement. Le technicien et le sleepdoctor de permanence avaient toutes les peines du monde à rendre Francis K. au monde réel. Georges en avait personnellement fait l’expérience.

Georges se souvenait en revanche avec attendrissement d’Alex G., un maigre garçon, un rouquin fragile affecté d’un somnambulisme tenace. Le technicien du laboratoire devait, à chacun des séjours de l’adolescent, employer des trésors de patience et de douceur pour le persuader d’accepter la pose des électrodes. Alex G. faisait parfois plusieurs crises par nuit. Il arrachait les branchements, déambulait d’une chambre à l’autre au grand dam des autres patients que le passage inopiné et silencieux du jeune fantôme troublait profondément. L’un des lawyers, Dean B., une des pointures du barreau de Nashville., avait d’ailleurs menacé à plusieurs reprises d’attaquer la clinique, ainsi qu’Alex G. et ses parents.

Mais Dean B. n’avait pas eu le temps de mettre ses menaces à exécution : son troisième séjour devait lui être fatal. En pleine nuit, le technicien, confronté à la platitude soudaine des électro-encéphalogramme et électrocardiogramme du patient, avait donné l’alerte. Ses tentatives de réanimation restèrent vaines. Il fallut constater le décès. On prévint la police, puis la famille. Rappelés en urgence de leur domicile, les médecins – Georges compris – accoururent en hâte.

Retrouvez les épisodes suivants : 2/63/6 – 4/6 – 5/66/6

La stagiaire (6/6), Patrick Ferrer

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.

Retrouvez les épisodes précédents de la nouvelle de Patrick Ferrer :
épisode 1/6 : Un colis embarrassant
épisode 2/6 : La théorie des asticots
épisode 3/6 : Tempête au 36
épisode 4/6 : Rendez-vous au Frigo
épisode 5/6 : Perdu

Résumé des épisodes précédents : Coup de théâtre au Palais de justice ! Le procureur a refusé d’entériner les conclusions de l’enquête, éliminant la thèse du suicide. Voici le commissaire Desjoux dans de très sales draps…

Episode 6
L’épreuve du matelas

Le divisionnaire ouvrit la bouche pour protester, mais le procureur l’arrêta net.
— Je comprends que les liens étroits que la victime entretenait avec le préfet de police puissent s’avérer embarrassants, mais si quiconque tente d’exercer des pressions sur votre enquête, je veux que vous m’en informiez immédiatement. Le greffier vous remettra le mandat de perquisition. Un matelas, ça ne doit pas être bien difficile à trouver, n’est-ce pas ?
Le divisionnaire émit des sons indéchiffrables et se retira, l’air sombre. Desjoux allait le suivre lorsque le procureur l’interpella.
— Commissaire, j’aimerais vous garder un instant.
Le magistrat descendit de sa chaire, sa robe noire flottant autour de lui. Il souriait.
— Excellent travail, Desjoux. Ça faisait un moment que j’accumulais des dossiers sur cet énergumène, mais jusqu’à présent, rien qui m’ait permis de le coincer. Vous nous avez rendu un grand service.
Le policier se sentit rougir.
— Je n’ai fait que mon…
Le procureur posa une main sur son épaule.
— Je tenais également à vous remercier pour la confiance que vous avez accordée à ma nièce lors de l’enquête préliminaire.
— Votre nièce ?
— Amélie. C’est grâce à vous qu’elle a pu passer son examen final. Je suis très fier de la voir suivre la voie familiale, même si elle a choisi une discipline qui, ma foi… Elle parle très hautement de vous, vous savez.
— C’est elle qui vous a… ?
— Chut. Secret d’instruction. Mais vous la connaissez, n’est-ce pas ? Une jeune fille extrêmement déterminée, un peu comme son oncle. Bon, je ne veux pas vous retenir, vous avez du travail.
Le procureur pointa ses index vers lui comme s’il tenait des pistolets, fit volte-face et disparut par une porte latérale.
Desjoux ne rejoignit pas immédiatement le 36. Il fit un détour par la Brasserie dans l’espoir de noyer ses ennuis dans une longue série de verres. Lorsqu’il arriva enfin dans son bureau, la procédurière de son équipe l’y attendait de pied ferme.
— Commissaire, où étiez-vous passé ? Nous avons une mort suspecte sur le canal Saint-Martin.
— C’est-à-dire… Je n’en ai pas fini avec le dossier Rosie Desmarets…
— Vous n’êtes pas au courant ? Le préfet a été arrêté. Quelqu’un avait dû l’informer que nous préparions une perquisition de son domicile et il a tenté de brûler un matelas dans son jardin. Comme ça ne prenait pas très bien, il est allé chercher du kérosène… Bref, l’accident bête du gars qui lance de l’alcool à brûler dans son barbecue. Il est sous surveillance à l’hôpital avec des brûlures assez sérieuses. Les policiers du coin lui ont demandé pourquoi il essayait de mettre le feu à un matelas. Il a craqué, ça doit être les analgésiques. Ils nous ont faxé sa confession il y a une heure. L’enquête est bouclée. Et ce nouveau cas, c’est urgent. Le corps de la victime était coincé sous l’écluse et vient de refaire surface. Les gars de l’IJ sont déjà sur place.

La troupe de badauds sur les bords du canal se tenait à une distance respectueuse du cadavre sans qu’il ait été nécessaire d’imposer un périmètre de sécurité. La chose putride avait été étendue sur le bord du quai et une silhouette solitaire était penchée sur elle. Une silhouette familière. Elle agita la main vers Desjoux.
— Ah ! Vous voilà. Venez, j’ai un truc super intéressant à vous montrer.
Le policier soupira, sortit son mouchoir et s’avança vers le cadavre et la jeune femme en tailleur accroupie à ses côtés. Elle balaya d’un doigt ganté la mèche de cheveux qui s’était échappée de son chignon. Il devina qu’elle souriait sous le masque.
— Commissaire, je sens que nous allons faire une super équipe, vous et moi !

La stagiaire (5/6), Patrick Ferrer

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.

Retrouvez les épisodes précédents de la nouvelle de Patrick Ferrer :
épisode 1/6 : Un colis embarrassant
épisode 2/6 : La théorie des asticots
épisode 3/6 : Tempête au 36
épisode 4/6 : Rendez-vous au Frigo

Résumé des épisodes précédents : Un cadavre qui vous colle aux basques, ce n’est jamais très agréable. Surtout quand celui-ci pourrait vous attirer un tas d’ennuis avec votre hiérarchie et qu’une jeune stagiaire menace de faire exploser le dossier d’enquête devant le procureur.

Episode 5
Perdu

La salle des pas perdus lui faisait immanquablement penser à un immense hall de gare qui ne conduisait nulle part. Les gens apparaissaient et disparaissaient pour réapparaître, comme s’ils erraient au hasard dans les vingt-quatre kilomètres de couloirs du Palais de justice. Le divisionnaire avait tenu à accompagner le commissaire Desjoux pour l’entrevue avec le procureur de la République et distillait ses dernières recommandations que le policier n’écoutait pas. Il espérait et redoutait à la fois de voir apparaître la perspicace Amélie et laissa échapper un soupir de soulagement quand il aperçut le docteur Corneille qui s’avançait, un épais dossier sous le bras. Le légiste avait largement dépassé l’âge de la retraite, mais la pénurie d’experts qualifiés à l’Identité Judiciaire l’avait poussé à prolonger son activité en attendant la relève.
— Bonjour, messieurs. J’espère que je ne vous ai pas fait attendre…
— Bonjour docteur, répliqua le divisionnaire. Le procureur devrait nous recevoir d’ici quelques minutes. Je suis heureux de voir que vous ne nous avez pas envoyé une stagiaire, cette fois.
— Oui, certes… J’ai pensé en effet que, vu la gravité des charges…
Le divisionnaire renifla bruyamment.
— Il y a eu suffisamment de dérives sur ce dossier, nous n’avons pas besoin d’en rajouter avec les théories fumeuses de jeunes laborantines.
— Certes, certes, acquiesça le légiste.
Le procureur finit par les recevoir dans la vaste salle d’audience. Il écouta en silence l’exposé du dossier que fit le commissaire divisionnaire avant de se tourner vers le légiste.
— Vos analyses concordent-elles, docteur ?
Le vieil homme se racla la gorge.
— L’état de décomposition au moment de la levée du corps nous empêche d’être plus catégoriques quant aux circonstances exactes du décès, monsieur le procureur. Tout ce que nous pouvons affirmer avec certitude est que la mort a été occasionnée par un tir unique et transfixiant au niveau du thorax, ce qui est cohérent avec les conclusions de monsieur le commissaire divisionnaire. Les plaies correspondent au calibre de l’arme trouvée sur les lieux.
Le procureur examina le dossier.
— Le rapport forensique de la scène du crime ne mentionne pas de projectile.
Le divisionnaire fut le plus rapide.
— Ce ne serait pas la première fois, monsieur le procureur. La balle peut se désintégrer ou se loger dans les vêtements et se perdre durant le transport du corps. De notre avis professionnel, cela n’est pas significatif. Par contre, l’absence de signes d’effraction ou de violence écarte clairement la thèse de l’acte criminel.
Le procureur hocha la tête pensivement.
— Donc, vous soutenez la thèse de l’accident et demandez la clôture sans suite du dossier judiciaire, c’est bien cela ?
Le commissaire divisionnaire exhiba un sourire confiant, l’image même de la compétence.
— C’est bien cela, monsieur le procureur.
— Eh bien, monsieur le divisionnaire, je ne partage pas votre avis. À la lecture des éléments mis à ma disposition, votre thèse de la mort accidentelle ou du suicide me semble assez peu fondée. Les éléments de l’enquête, et tout particulièrement le rapport forensique, m’obligent à transmettre ce dossier au juge d’instruction afin de conduire une mise en examen pour acte criminel en propre et due forme.

La stagiaire (4/6), Patrick Ferrer

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.

Retrouvez les épisodes précédents de la nouvelle de Patrick Ferrer :
épisode 1/6 : Un colis embarrassant
épisode 2/6 : La théorie des asticots
épisode 3/6 : Tempête au 36

Résumé des épisodes précédents : Les cadavres ont parfois une drôle d’odeur mais celui qui a atterri dans les bras du commissaire Desjoux bat tous les records. Pas seulement parce qu’il s’agit de la petite amie du préfet, mais il y a aussi cette jeune stagiaire qui s’acharne à lui attirer les pires ennuis avec toute sa hiérarchie.

Episode 4
Rendez-vous au Frigo

L’institut médico-légal est situé en bord de Seine. Les rives du fleuve ont toujours fait partie de l’édifice, les eaux boueuses lui ayant de tout temps apporté sa moisson de noyés et les corps acheminés par voie fluviale à l’époque où les réfrigérateurs n’existaient pas.
Elle lui avait donné rendez-vous dans le parc jouxtant le bâtiment de brique. Elle arriva avec un peu de retard, engoncée dans le tailleur étroit qu’elle semblait porter en toutes circonstances.
— Je suis désolée, l’autopsie a été plus longue que prévu.
Ses joues avaient une teinte rose comme si elle avait couru. Elle avait défait ses cheveux qui cascadaient autour de son visage. C’était la première fois qu’il la voyait sans son chignon et l’effet n’était pas déplaisant. Comment avait-il pu la trouver ordinaire ?
— Vous en faites beaucoup ?
— Assez peu, à vrai dire. Vous savez, tant qu’on est en études, la plupart de nos clients sont encore en vie. On se fait une idée un peu romantique de la chose, mais je passe plus de temps à établir des certificats d’aptitude à conduire qu’autre chose.
« Romantique » ? Le mot le fit sourire.
— On m’a dit que vous aviez passé votre épreuve finale.
— Oui. Ce dernier cas m’a bien aidé. Merci de m’avoir permis…
Ses joues rosirent encore et elle laissa la phrase en suspens. Desjoux se sentit vaguement gêné.
— Heu… oui, en fait, vous avez fait du très bon boulot, mademoiselle Bourdin. Je m’excuse si je vous ai un peu…
— Amélie, commissaire. Non, au contraire. Un esprit sceptique, c’est très stimulant. Alors, vous avez coincé le coupable ?
— C’est-à-dire… hum…
— Je suis sotte ! Vous ne pouvez pas en parler tant que l’enquête est en cours. Mais bon, on sait déjà qu’il est entraîné au tir à distance et qu’il connaissait bien la victime, je dirais intimement. Ça ne devrait pas être très compliqué.
— Tir à distance ?
— Oui, votre homme est un habitué des stands de tir. La victime a été tuée d’une seule balle qui a traversé le cœur. À plus d’un mètre cinquante de distance, peu de gens sont capables d’un tel degré de précision. Surtout avec une arme de poing. Il n’y avait pas de traces de lutte chez la victime, donc elle était consentante et à poil dans son lit. Et vous avez la piste du matelas.
— Je ne…
— Il a été obligé de le cacher quelque part ! Imaginez, un matelas plein de sang avec un trou au milieu ! Il ne pouvait pas appeler les encombrants.
— Oui, bien sûr. Et vous êtes certaine que c’est un homme ?
Elle le regarda bizarrement.
— Vous en connaissez beaucoup, des femmes qui auraient pu porter le corps jusqu’au cinquième étage ?
Cette fille ne comprenait rien aux méandres du pouvoir. Ce n’était pas de sa faute, elle ne mesurait pas les enjeux. Elle allait les mettre dans une merde noire et il ne savait pas comment lui faire comprendre. Il aurait voulu se réveiller soudainement en se disant que tout cela n’était qu’un mauvais rêve. Le métro aérien passa à l’horizon, une flèche verte et blanche entre les arches graciles du viaduc flottant au-dessus de la Seine.
— Amélie ?
— Oui.
— Il faut me promettre de ne parler de cette histoire à personne. Et surtout de vos… théories. Ça peut être… dangereux.
S’il avait espéré l’impressionner, il se rendit rapidement compte de son erreur. Amélie laissa échapper un petit cri de joie, se leva brusquement et esquissa un pas de danse, les bras levés au ciel.
— Je le savais ! C’est un flic, n’est-ce pas ? Quelqu’un de haut placé ?
Desjoux se prit la tête entre les mains. S’il amenait cette fille devant le procureur, sa carrière était foutue.


Retrouvez les épisodes suivants : 5/6 – 6/6

La stagiaire (3/6), Patrick Ferrer

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.

Retrouvez les épisodes précédents de la nouvelle de Patrick Ferrer :
épisode 1/6 : Un colis embarrassant
épisode 2/6 : La théorie des asticots

Résumé des épisodes précédents : Quand le commissaire Desjoux a vu le cadavre décomposé gisant sur le sol de cet appartement, il a rapidement conclu qu’il valait mieux pour lui qu’il s’agisse d’un suicide. Mais la jeune stagiaire venue interférer dans son enquête ne semble pas vouloir lâcher sa théorie des asticots, plaidant pour l’homicide.

Episode 3
Tempête au 36

— Vous êtes certain de ce que vous avancez ?
Le commissaire divisionnaire faisait les cent pas en agitant le rapport d’enquête pendant que Desjoux se tenait pratiquement au garde-à-vous au milieu de la pièce. C’était un de ces anciens bureaux du 36 encore équipés d’un antique poêle à charbon qui lui donnait l’impression de s’être égaré dans un roman de Simenon. La corne de brume d’une péniche passant sous les fenêtres retentit comme un point d’orgue.
— Positif, monsieur le divisionnaire. Il s’agit bien de Rosie Desmarest, la… hum, petite amie du… enfin, vous savez.
Le divisionnaire passa plusieurs fois la main sur son crâne luisant.
— C’est probablement un accident. Ça arrive, vous savez, en manipulant une arme à feu. Une femme, en plus… Elle l’a laissé tomber et le coup est parti tout seul. Ça expliquerait qu’on ne trouve pas de trace de brûlure autour de la plaie ni de poudre sur les mains de la victime.
— Est-ce la version que vous désirez que je donne en conclusion de mon enquête, monsieur ?
Le divisionnaire eut un geste vague.
— Vous pourriez orienter le dossier dans ce sens. Après tout, on n’a aucune preuve d’effraction… L’accident est l’hypothèse la plus plausible. Vous comprenez que, vu l’identité de la victime, nous nous devons d’éviter toute théorie hasardeuse qui ne pourrait que provoquer un scandale, n’est-ce pas ?
Desjoux semblait absorbé dans la contemplation de ses chaussures.
— Il y a quand même un petit problème, monsieur le divisionnaire.
— Ah, oui. La… stagiaire. C’est un problème. Mais, enfin, Desjoux, un homme de votre expérience ! Le procureur n’hésitera pas une seconde entre votre témoignage et celui d’une jeunette tout juste bonne à nettoyer les tablettes à organes. Qu’est-ce qui vous a pris de faire appel à elle ?
— Elle était déjà sur les lieux quand je suis arrivé, monsieur. C’est dans mon rapport.
— Vous auriez dû user de votre autorité, Desjoux. On ne laisse pas une… stagiaire interférer avec notre travail.
— Le légiste a entériné ses conclusions et le rapport d’autopsie, monsieur. D’après lui, mademoiselle Bourdin a toutes les qualifications nécessaires et j’avoue qu’elle m’a…
Le policier se tut. Les mots lui avaient échappé. Toujours à ouvrir sa grande gueule au mauvais moment. Le divisionnaire plissa les yeux.
— Vous avouez quoi, commissaire ? Vous en pincez pour la stagiaire ?
— Non, non. Je voulais dire… elle connaît son turf, c’est évident. Dix minutes sur la scène de crime et elle avait déjà déterminé que la victime était couchée lorsqu’on lui a tiré dessus et que la balle devait s’être logée dans un objet mou, probablement un matelas, d’après la forme de l’orifice de sortie. La collerette n’est pas la même lorsque…
Le divisionnaire laissa échapper un rugissement.
— Desjoux ! Vous allez me régler ça et tout de suite ! Nous devons présenter nos recommandations au procureur la semaine prochaine. Vous me voyez en train d’annoncer place Beauvau que nous investiguons l’assassinat de la maîtresse du préfet et qu’elle a été tuée dans un lit qui n’était pas le sien ? Vous voulez ma peau, c’est ça ?
Le commissaire ouvrit la bouche et la referma aussitôt. Il avait dit assez de conneries pour la journée. Il salua rapidement et tourna les talons. Il crut entendre son supérieur grommeler quelque chose au sujet « d’incapables », de « matelas » et « d’orifices » mais sortit sans demander son reste.


Retrouvez les épisodes suivants : 4/65/6 – 6/6

La stagiaire (2/6), Patrick Ferrer

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.

Retrouvez l’épisode précédent de la nouvelle de Patrick Ferrer :
épisode 1/6 : Un colis embarrassant

Résumé de l’épisode précédent : Le commissaire Desjoux se passerait bien des cadavres, surtout quand ils ont dépassé la date de péremption. Et se passerait d’autant plus de la jeune stagiaire légiste venue lui compliquer la vie en lui mettant des asticots sous le nez et en criant au crime.

Episode 2
La théorie des asticots

— Ça ne fait aucun sens, pourquoi le corps aurait-il été transporté ici ? Au cinquième étage ! Sans ascenseur !
La fille baissa son masque sanitaire. Elle avait une tête ronde qu’accentuait le chignon serré. Pas vraiment jolie, mais pas laide non plus. Ordinaire, si ce n’était pour ce menton volontaire qu’elle pointait vers lui comme une arme de service.
— Je ne peux pas encore répondre à cette question, commissaire. Mais l’état de décomposition du cadavre n’est pas cohérent avec le stade de développement des nécrophages. Ces larves sont jeunes, trois jours maximum, alors que cette femme est morte depuis bien plus longtemps. L’odeur du sang peut attirer les diptères, les mouches bleues si vous préférez, à des kilomètres à la ronde dans les minutes qui suivent le décès. On ne les a jamais vues attendre une semaine avant de commencer la ponte. De plus, il n’y a pas de flaque de sang sous la victime. Ça m’a l’air assez évident.
Desjoux ne sut quoi répondre, mais il était sûr d’une chose : il n’allait pas laisser une histoire de mouches lui pourrir la journée.
— D’ailleurs, il est rare que les femmes se suicident par arme à feu, reprit la stagiaire. Elles préfèrent les morts lentes. Selon toute évidence, il s’agit d’un homicide. On ne voit pas de zone de tatouage autour de la plaie, caractéristique des tirs à bout portant, ce qui indique que votre victime se serait tiré une balle dans le cœur d’une distance supérieure à un mètre cinquante… Assez peu probable, si vous voulez mon avis.
Desjoux sentit les premières palpitations indicatrices d’une montée d’adrénaline. Son cardiologue lui avait dit d’y aller mollo, mais il n’avait pas, lui, à se coltiner des petites morveuses qui n’étaient pas encore nées le jour où il avait examiné son premier macchabée. Le pire, c’est qu’il était à peu près certain de reconnaître la victime.
— Écoutez, mademoiselle Boursin…
— Bourdin, commissaire.
— Oui, bon. Ça fait vingt ans que je fais ce métier et vous n’allez pas m’apprendre à reconnaître un suicide quand j’en vois un. Toutes vos… théories, là, les mouches, le tatouage et je ne sais quoi, c’est bien joli, mais ce n’est pas vous qui vous tapez la paperasse.
— Et comment allez-vous expliquer dans votre rapport qu’elle se soit rhabillée toute seule alors qu’elle était morte depuis longtemps ?
— Que… quoi ?
La fille retourna le cadavre, libérant une autre volée de miasmes qui força Desjoux à coller son nez à la fenêtre. Elle dégrafa le soutien-gorge de la victime et pointa triomphalement vers la plaque verdâtre qui s’étendait sur son dos.
— Voyez, pas de marque ! La zone d’hypostase est ininterrompue. La victime était torse nu dans les douze heures qui ont suivi le décès. Probablement à poil, je dirais.
Elle soulevait déjà l’élastique de la culotte du cadavre pour observer la couleur de la peau.
— C’est plutôt évident. Lorsque l’épiderme est compressé par les vêtements, le sang ne peut pas se déposer et, du coup, il n’y a pas de zone de lividité à ces endroits-là. Ce qui n’est pas le cas…
— Arrêtez de manipuler ce cadavre ! Vous polluez la scène de crime !
— La victime n’est pas morte ici, commissaire. Pas votre scène de crime, je dirais. Si elle était dévêtue au moment du décès, on doit pouvoir retrouver des fibres incrustées dans l’épiderme qui nous indiqueront où ça s’est passé…
Le commissaire leva les yeux au ciel et sortit en claquant la porte. La jeune légiste ne parut même pas remarquer son départ, tout occupée qu’elle était à gratter légèrement la peau du cadavre.


Retrouvez les épisodes suivants : 3/6 – 4/65/6 – 6/6

La stagiaire (1/6), Patrick Ferrer

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.

Episode 1
Un colis embarrassant

Le commissaire Desjoux fronça les sourcils. Les deux agents devant la porte de l’appartement n’avaient pas des airs très fringants et le soulagement qu’il lut dans leur regard à son arrivée n’augurait rien de bon. Si ces idiots avaient signalé à la PJ une « mort suspecte » pour se débarrasser d’un colis avarié, ils allaient l’entendre ! Quelque chose explosa sous sa semelle avec un bruit mou.
— Faites attention aux asticots, monsieur le commissaire. C’est comme ça que les voisins… ils se faufilent sous la porte, voyez.
Desjoux fit un effort pour se contrôler. Cinq étages sans ascenseur et maintenant ça !
— Vous n’avez touché à rien, j’espère !
Les deux hommes se regardèrent.
— On n’est pas censés entrer, commissaire. C’est la demoiselle…
— La quoi ?
— La fille de l’Identité judiciaire. Elle nous a mis dehors en nous demandant de vous appeler.
Desjoux ne connaissait personne à l’IJ qu’on aurait pu qualifier de « demoiselle ». Il prit une profonde inspiration, colla un mouchoir sur sa bouche et poussa la porte de l’appartement.
L’odeur était épouvantable et il constata rapidement que le mouchoir ne lui était d’aucune utilité.
— Fermez la porte.
Il obéit sans réfléchir. Le ton de voix ne lui avait laissé aucune alternative. Ce n’était pourtant qu’une très jeune femme. Elle était penchée sur le cadavre gisant au milieu de la pièce, engoncée dans un tailleur qui semblait incongru en ces lieux. Elle se leva, balaya machinalement un asticot qui essayait de remonter le long de son gant et lui tendit une main minuscule qu’il se garda bien de serrer. Elle ne devait pas avoir plus de vingt-cinq ans.
— Je vous attendais, commissaire…
— Desjoux, balbutia-t-il. Qu’est-ce que… ?
Un autre bruit mou sous sa chaussure.
— Attention où vous marchez, commissaire. J’aurai besoin de spécimens pour l’examen toxicologique.
— Je ne… Où est le légiste ?
— Le docteur Corneille a la grippe, j’ai dû le remplacer au pied levé. Venez, il faut que je vous montre quelque chose.
— Je ne vous ai jamais vue à l’IJ.
— C’est possible. En fait, je suis en stage pour mon diplôme de spécialisation complémentaire en expertises médico-légales. Rassurez-vous, j’ai les compétences requises pour ce genre de cas.
Avant que Desjoux ait pu riposter, elle était déjà retournée auprès du corps, détachant une partie des vêtements qui s’étaient collés à la peau du cadavre. Un effluve de gaz pestilentiels poussa le policier à chercher refuge près de la fenêtre.
— Qu’est-ce que vous faites ? Vous devriez attendre que…
— J’ai trouvé quelque chose qui devrait vous intéresser, commissaire. Regardez.
Le cadavre était celui d’une femme. Malgré l’aspect marbré de sa peau et les gonflements de son corps difforme, elle ne devait pas avoir plus de trente ans. La fille désignait un point sous le sein gauche où s’affairait une colonie de larves blanches.
— Voyez ? On ne voit plus l’ouverture à cause de la distension due aux gaz, mais l’autopsie révèlera une plaie profonde à cet endroit. L’accumulation de nécrophages est caractéristique.
Il y avait un revolver sur le sol près du cadavre. Un petit objet dur et plat.
— Ça m’a tout l’air d’un suicide, euh… mademoiselle.
— Amélie, Amélie Bourdin. Non, votre assassin est totalement stupide. Il a cru donner le change en arrangeant cette mise en scène, mais nos petits nécrophages ne mentent pas. Cette femme a été tuée ailleurs il y a une dizaine de jours, préservée dans un endroit hermétique et son corps transporté ici il y a environ soixante-douze heures.


Retrouvez les épisodes suivants : 2/63/6 – 4/65/6 – 6/6

Ticket gagnant (4/4), Céline Laurent-Santran

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.

Retrouvez les épisodes précédents de la nouvelle de Céline Laurent-Santran :
épisode 1/4 : Une consultation particulière
épisode 2/4 : Remise en question
épisode 3/4 : Regain

Résumé des épisodes précédents : Rémi, psychiatre déprimé suite à un passage à l’acte d’un de ses patients, remonte doucement la pente grâce à un de ses confrères. En établissant une liste spontanée de ses envies, Rémi ne se doutait pourtant pas que sa vie s’en trouverait à ce point bouleversée. Mais ne dit-on pas que ce sont souvent les cordonniers les plus mal chaussés ?

Episode 4
Jackpot aux roses

« Tout ce qui ne vient pas à la Conscience se retrouve sous forme de destin. »
Carl Gustav Jung

Rémi n’arrivait toujours pas à y croire.
« Il a vraiment dû me prendre pour un fou », songea-t-il en pensant à son collègue, le docteur Raymond, qu’il avait quitté quelques minutes plus tôt. Lorsque ce dernier avait mentionné le loto, Rémi avait mis un moment à se souvenir où il avait bien pu laisser ce maudit ticket… Ils devaient être sous le porte-photo, sur le buffet du salon, mais peu importe, puisqu’il connaissait les chiffres joués par cœur, c’étaient ses numéros fétiches.
Il avait donc pianoté sur son smartphone et retrouvé rapidement sur Internet le tirage au sort qui l’intéressait. Ses yeux s’étaient alors arrondis comme des soucoupes et il s’était senti défaillir.
—Un problème ? Vous êtes tout pâle d’un coup ! s’était inquiété le docteur Raymond.
Péniblement, Rémi avait ravalé sa salive, levé les yeux et affiché le sourire béat du ravi de la crèche :
— Rien rien, mais je crois que je vais vraiment changer de vie, pour de bon…
Et il avait pris congé en bafouillant un au revoir à peine audible.
En montant quatre à quatre les escaliers menant à son appartement, Rémi se remémora ce fameux « programme Carpe Diem ». Il cocha mentalement les cases qui dansaient devant ses yeux, conscient de son état plus que fébrile. Le concert de George Benson, fait, le loto, fait, le week-end insolite dans un lieu improbable, il avait justement prévu d’en faire le soir même la surprise à Aline. Une surprise avec, en prime, une cerise sur le gâteau en forme de ticket gagnant ! Dire que le précieux bout de papier était resté plusieurs jours coincé, chiffonné sous un vulgaire porte-photo, au risque, en plus, d’être mis à la poubelle par la femme de ménage ! À cette pensée, Rémi pressa le pas. Lorsqu’il tourna enfin la clé dans la serrure, il sourit en songeant à la dernière envie folle sur sa liste : la cuite au nirvana ambré, pour sûr, elle allait être d’anthologie…

La lettre avait été posée bien en évidence sur le porte-photo, sur le buffet du salon :

Rémi,
Je ne choisis pas le bon moment, mais tôt ou tard, même si tu ne voulais pas le voir, cela devait de toute façon arriver. Toutes ces années où tu n’as vécu que pour ton travail, tu n’as pas vu que peu à peu, insidieusement, nous nous éloignions l’un de l’autre. Tu n’es pas responsable de ce qui s’est passé avec ce psychopathe de Marquant, toute la profession a reconnu en toi un expert compétent qui ne pouvait prévoir cette infime part d’imprévisible que recelait la pathologie de ton patient. Ce drame a bouleversé tes certitudes, ébranlé ta confiance en toi, mais moi, je suis bien placée pour savoir que tu as toujours été champion pour voir la paille dans l’œil de tes patients… La suite, tu la connais, enfin, non, tu la découvres maintenant, en lisant cette lettre… Moi je la voyais pourtant comme le nez au milieu de la figure, cette poutre, cette épée de Damoclès qui se balançait au-dessus de ta tête, de nos têtes à tous les deux… Des années que j’essaie de t’envoyer des signaux, mais j’ai fini par comprendre que tu serais toujours meilleur conseiller pour tes patients que pour toi-même. Et puis en rangeant hier histoire de me vider un peu la tête, je suis tombée sur ce ticket…
Ne m’en veux pas, je profite juste du destin, une aubaine comme celle-là ne se présente pas deux fois dans une vie. Ne t’inquiète pas pour moi, je saurai faire bon usage de cette manne tombée du ciel.
Quand je pense que tu disais toujours que tu n’avais jamais eu de chance au jeu…
Aline.