Archives for the month of: novembre, 2014

 

La lecture est au cerveau ce que le sport est au corps - UNE

Voilà une initiative très sympa, signée Antonio La Cava, instituteur italien retraité qui sillonne les routes de campagne italienne dans son Bibliomotocarro, une librairie ambulante, et surtout gratuite, dédiée aux enfants !

Plutôt philanthrope ce Monsieur qui ne souhaite que diffuser la culture et applique fort bien l’adage qui le fait rouler dans la vie : « La lecture est au cerveau ce que le sport est au corps, le moteur à un triporteur surchargé ».

Il distribue donc des volumes, achetés par ses soins, chargés sur sa très charmante bibliothèque sur roues… et se régale du sourire des enfants. Encore mieux que la mélodie du camion de glace : Antonio joue de l’orgue quand il arrive et les enfants accourent.

Et il roule depuis 2003, Antonio : 500 kilomètres dans les pattes tous les jours, à force de voyager dans la belle région de Basilicate (encore un nom italien qui donne faim)… mais l’histoire ne dit pas comment il se nourrit, ni s’il dort entre deux livres. Peu importe, ce bibliobus à la mode italienne qui fleure bon le Cinéma Paradiso et le basilic a de la gueule.

C’est peut-être un peu sentimental, mais je trouve ça touchant quand les gens sont sympas, comme ça, gratuitement.

Si en plus c’est pour aider les enfants à lire, alors là… ça vaut un post blog, pour que le monde entier le sache !

A demain,

Matteo

 

La lecture est au cerveau ce que le sport est au corps 3

 

La Nuit Américaine - Image de UNE

À l’occasion du trentième anniversaire de la disparition de François Truffaut, la Cinémathèque de Paris vous a concocté un super programme : rétrospectives, expositions, conférences… C’est l’événement François Truffaut.

De quoi régaler les fans jusqu’au 25 janvier 2015.

En me baladant dans la programmation, je suis tombé sur ce très joli court-métrage, qui s’appelle La nuit américaine d’Angélique.

Réalisé par les talentueux Pierre-Emmanuel Lyet et Joris Clerté, ce court raconte l’histoire d’une petite fille qui tombe amoureuse du cinéma grâce à Nathalie Baye dans La Nuit Américaine.

Le texte est tiré de Ils ne sont pour rien dans mes larmes, d’Olivia Rosenthal et c’est la douce voix de Louise Bourgoin qui vous fait la lecture.

Passionnée d’écriture et de cinéma, la jeune protagoniste décide de devenir scripte, de mettre sa plume au service du grand écran.

Au passage, attention aux spoilers pour ceux qui n’auraient pas encore vu le chef-d’oeuvre de Truffaut, car ce petit film résume le grand avec de jolies images naïves et décomplexées.

En somme, je vous propose de profiter de ces 8 petites minutes de modestie touchante pour voir naître une vocation.

Et vous, enfant, avez-vous été touché par la grâce du cinéma ? Moi, oui, mais je le dois plutôt à Edward aux Mains d’Argent et à Dracula ! Et pour mon père, à qui j’ai fait voir le film, ce fut plutôt (et plus tôt) Le Docteur Jivago

A demain,

Matteo

La nuit américaine d’Angélique from doncvoilà productions on Vimeo.

> Pour en savoir +, c’est l’Evènement François Truffaut qu’il faut inspecter de + près.

 

Kafka version robot - image de UNE

Si vous êtes fan de la série Real Humans et que vous rêvez de voir la fiction devenir réalité, cet article est fait pour vous. Sinon, il constituera un bon exercice de désensibilisation…!

Jeudi 13 novembre, demain (ou ce soir), dans le cadre du Festival Automne en Normandie, au Petit-Quevilly (76, Théâtre de la Foudre), à 20 h, vous pourrez assister à une représentation franco-japonaise de La Métamorphose de Kafka, publiée en 1915. Jusqu’ici, rien d’improbable. Sauf que le premier rôle sera joué par un androïd. Oui oui, un robot. Apparemment capable de sourire, de rire, de pleurer et de déclamer ses lignes d’une douce voix mécanique.

Bon, personnellement, je ne suis pas normand… mais je suis intrigué. Le choix d’un acteur central unique en son genre peut être une bonne recette de succès mais là ça pousse peut-être un peu loin.

Le metteur en scène, Oriza Hirata, explore la définition de l’humain par l’inhumain, par la métamorphose d’un être de chair en un être mécanique et futuriste. Il pose alors la question de la limite entre l’homme et la machine et celle, plus profonde encore, la question du sentiment robotique, de plus en plus imminente, inéluctable… Je suis en forme, vous ne trouvez pas ?

Je préfère tout de même la version imaginaire. Je préfère regarder Real Humans et penser au débat moral plus tard !

Et vous, vous êtes curieux du résultat ?

20 jours sur les traces d'un étranger - image de UNE

C’est une nouvelle appli, nommée « 20 day stranger », qui propose un concept original et, s’il est utilisé à bon escient, intéressant.

On peut ne pas adhérer, en partie parce que l’idée verse un peu dans le voyeurisme, mais le principe de cette appli est de partager son quotidien, 20 jours durant, avec une personne sélectionnée au hasard.

Il devient alors possible de voir se dérouler la journée typique d’un concitoyen mondial vivant à l’autre bout de la terre. Sans parler de la possibilité qu’on a alors de partager les paysages, naturels ou urbains, qui nous entourent.

Ne partage pas sa vie qui veut, cependant. Il faut envoyer un petit dossier de candidature sur le site de l’appli. Si tout se passe bien, on est sélectionné et l’aventure commence.

Je reconnais que c’est particulier, que ça pousse le concept du réseau social au-delà de ses limites (si toutefois ces limites existent encore), mais je trouve que l’idée n’est pas dénuée d’intérêt, elle est même assez poétique, puisqu’il s’agit d’une sorte de voyage à travers la vie d’un autre.

Je n’ai pas encore décidé si j’allais tenter le coup. À votre avis, ça les brancherait 20 jours de la vie d’un blogueur à temps partiel dénommé Matteo ?

Et vous, surtout, ça vous dirait de vous exposer 20 jours aux yeux d’un autre terrien résidant sur une autre « planète » ?

A demain,

Matteo

> La vidéo de démo

20 Day Stranger from Playful Systems on Vimeo.

 

Petit jeu de synthétisation - image de UNE

Un éditeur australien, Text Publishing, a lancé sur son Twitter un petit jeu que j’ai trouvé très amusant. Le principe est ultra simple : on vous donne un titre de classique à résumer en 10 mots maximum (ici ça fait plus que 10 mots à cause de la traduction). Auto-dérision et second degré sont bien sûr de rigueur.

Voici des exemples :

Orgueils et Préjugés, de Jane Austen
« Je ne me marierai jamais avec vous, Monsieur Darcy… Attendez, vous vivez Ici ? »

Mrs Dalloway, de Virginia Woolf
« Femme erre dans Londres, vétéran de guerre se vautre, lecteur se demande ce qui s’est passé »

Roméo et Juliette, de William Shakespeare
« Elle est canon. Il est mignon. Querelle familiale. Mort. Pas mort. Mort. »

La Route, de Cormac McCarthy
« L’apocalypse a ruiné mon clavier. Ne peux pas taper la ponctuation »

Un exercice marrant et qui demande un vrai talent de courtitude et de synthétisation.

Plutôt sympa non ?

Mais ce n’est pas toujours facile : la preuve en est l’illustration choisie un peu vite par l’éditeur pour synthétiser son jeu… mais qui ne synthétise rien du tout !

Envie de jouer avec moi sur « Les Misérables », « 1984 » et « Les Hauts de Hurlevent » ? Ou sur un autre…

A demain,

Matteo

Paris, c'est chic - image de UNE

Connaissez-vous « How to Be Parisian Wherever You Are : Love, Style, and Bad Habits » (« Comment être parisienne, où que vous soyez : l’amour, le style et les mauvaises habitudes ») ?

C’est un petit livre devenu en quelques semaines un best-seller au USA (en 10ème position dans les meilleures ventes du pays).

La recette : quatre parisiennes en vue, de belles photos façon Instragram, un lancement étudié et soigné et, boum, ça fait des miracles.

Alors, moi, il y a quelque chose qui m’intrigue. Le culte de la Parisienne, c’est concret comme histoire ? Les filles, vous avez tant la classe que ça dans ce pays ?

Parce qu’apparemment, les Américaines raffolent de ces petits conseils et semblent vouloir coller à une certaine image, une image dorée de la Parisienne chic en toutes circonstances.

Encore, un culte voué à la gastronomie française, pas de problèmes, je comprends ! Une copine expatriée depuis quelques mois au Canada commence à se rendre compte que le vin, les croissants, le fromage sont indispensables à son bonheur).  Mais j’ai un peu de mal avec ce concept mondain qui consiste à vendre un comportement. Je dois être un peu jeune… et ne dois pas encore tout comprendre…

Si vous êtes déjà allé faire un tour aux US, vous pourriez m’éclairer : vous pensez vraiment que ce culte existe ?

A demain,

Matteo

EpisodeFabien_8

Nous publions, en exclusivité, les premiers épisodes de Fabien et ses copains, le premier album de Dara Nabati, jeune auteur (22 ans) que le comité éditorial de Short Edition a beaucoup apprécié dès sa première publication.

Fabien est un renard jovial dont l’humour finit par lasser ses copains… mais qui ne lasse pas ses lecteurs !

Chaque jeudi, les premiers épisodes de Fabien et ses copains sont présentés en exclu… Voici l’épisode 7.
Episode 1 : Fabien
Episode 2 : Morel
Episode 3 : Fabien n’est pas mort
Episode 4 : Cyrille
Episode 5 : Antòn
Episode 6 : Fabien à l’hôpital
Episode 7 : Gabin

Fabien et ses copains est sorti le 7 octobre sur le site, au prix de 9 €, et dans les meilleures librairies. Vous pouvez le commander en passant par ici.

Fabien, Ep8.1 (Dara Nabati) Fabien, Ep8.2 (Dara Nabati)

 

Les rillettes de Proust - Image de une

Les rillettes de Proust – Et autres fantaisies littéraires, repréparées par Thierry Maugonest, vous connaissez ?

C’est un manuel de survie à l’usage de ceux qui souhaitent devenir des Grantécrivains (comprendre : un magnat de la littérature, un créateur impitoyable de chef-d’oeuvres). Cinquante fiches de conseils pour pondre un Goncourt sans se fatiguer. « Allez dans votre bibliothèque et copiez les premiers mots des romans de votre choix. Avec beaucoup de patience et un peu de chance, vous écrirez une oeuvre cohérente à moindres frais« . Il nous explique ensuite comment se créer un pseudonyme quand a un nom à coucher dehors et nous fait faire de très drôles petits exercices.

Un petit livre impertinent qui a connu son petit succès. Le résultat est très sympa : désopilant, saugrenu, à la limite de l’irrévérencieux mais finalement instructif puisqu’on y apprend plein d’anecdotes sur la littérature (Lamartine aurait pompé « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé » !). Et surtout drôle. Si vous ne mettez pas la main sur votre muse après ça, au moins vous aurez passé un très bon moment, parole de Mattéo !

A demain,

Matteo

Les rillettes de Proust – Et autres fantaisies littéraires, Thierry Maugonest, La République des lettres, 13 € 20 en format broché, 5 € 20 en format poche, 13 € au format numérique… et 1 € 20 en format broché d’occasion

les rillettes de Proust 2

Moi, et les autres - 3

Un post aujourd’hui pour partager avec vous un gros gros coup de cœur cinéma. De ma copine. Je n’ai pas vu le film – c’était un peu tendu dimanche soir – mais j’ai confiance dans son jugement. On s’est réconcilié… et elle m’a offert ce post !

Moins bizarre que le Perfect sense de la dernière fois et beaucoup plus touchant, aujourd’hui nous parlons de The We and the I, de l’étonnant Michel Gondry. Le magicien préféré de ma copine nous plonge cette fois-ci dans la vie d’adolescents lycéens du Bronx à New-York. Un film en huit-clos puisqu’il se déroule presque intégralement dans le bus qui les ramène de l’école, le soir du dernier jour de cours de l’année. Gondry traite, plus généralement, de l’identité du groupe et de celle de l’individu. Dans The We and the I, moins il reste de passagers dans le bus, plus les personnalités, brimées par une hiérarchie sociale bien définie, se délient. Un schéma réglé comme du papier à musique, maîtrisé par les fortes têtes, mais dont le ton change à mesure du voyage.

Et nous (ceux qui sont dans la salle), on reste jusqu’à la fin, touchés au cœur par ces acteurs qui ne jouent pas vraiment, puisque Gondry les a recrutés au feeling, dans un lycée du Bronx. Un film vrai, authentique, qui lui a laissé une sensation de sérénité (c’est pas du luxe !)… et qui lui a donné envie de redevenir douce, délicate et prévenante avec moi !

Je vais aller le voir…

A demain,

Matteo

Barnabé Roucas 10/10

Barnabé Roucas (10/10), Bertrand Ailleret

Retrouvez les épisodes précédents de la nouvelle de Bertrand Ailleret :
épisode 1/10 : Fagon à Versailles, Roucas à Marseille
épisode 2/10 : Le bateau des pestiférés
épisode 3/10 : Maudit sois ton rêve de bonheur
épisode 4/10 : La Consigne
épisode 5/10 : Le Château d’If
épisode 6/10 : Le secret des Infirmeries
épisode 7/10 : Abyssus abyssum invocat
épisode 8/10 : La révélation de Julien Ferréol
épisode 9/10 : La peste

Résumé des épisodes précédents :Barnabé Roucas guérit de ses blessures, et découvre la liaison de Guenièvre et Ferréol. Fou de douleur, il se consacre sans mesure aux malades de la peste. Celle-ci prend des proportions terrifiantes.

Episode 10
Les vivants et les morts

Le docteur Roucas sortait d’une maison dont les rats seraient bientôt les seuls occupants. Il venait de cautériser les bubons du dernier mourant à l’habiter.
Etait-ce l’odeur de la mort qui envahissait tout ? La violence du soleil ? La fumée des feux allumés partout pour purifier l’air ? Le poids de son épais manteau de cuir, tombant sur ses bottines serrées ? Un défaut de ventilation de son masque ? En proie à un étourdissement, au bord de tomber, il vérifia que le long bec percé de trous pour respirer, qui en assurait le prolongement, était bien en place. Par sûreté, il rajouta du romarin et du girofle dans la cavité par laquelle l’air entrait.
Il s’assit sur une grosse pierre et fit le décompte de l’immense détresse.
Dix mille morts avaient déjà été dénombrés. Il pressentait que ce n’était qu’un commencement. Rien n’arrêterait la progression de la peste. Dans le ciel bleu dur, il voyait, écrite, l’extinction de la race humaine.
Les remèdes les plus puissants n’épargnaient que quelques heures aux malades. Le sang de vipères, les pastilles de crapaud, les cataplasmes de vinaigre ne donnaient plus d’espérance qu’à ceux qui auraient cru les boniments du premier charlatan venu. Tous les malades crevaient. Des rictus abominables torturaient leurs bouches. Avant même que d’être morts, leurs corps dégageaient une odeur pestilentielle. Le pus dégouttait des bubons éclatés. Les croûtes noirâtres du charbon ravageaient les visages. Certaines mères confondaient leurs enfants, dont la peste avait dissous les traits sous la même apparence de pourrissement généralisé.
Le malheur lui donnait autant de courage que de désespoir. Barnabé Roucas se releva. Il éprouvait une énorme solitude.
Le vinaigre commençait à manquer. C’était la seule panacée à laquelle il reconnaissait encore quelques vertus. Les fumigations assainissaient l’air. Lorsqu’on les appliquait aux premières heures de l’infection, les cataplasmes réduisaient les bubons. Il se dirigea vers la rive sud du Vieux-Port. De méchantes langues prétendaient que les moines s’étaient renfermés dans leur abbaye et qu’ils n’ouvraient à personne.
La ville entière était un champ d’abominations. Roucas enjambait des cadavres, recevait des insultes et des supplications.

Il n’avait plus de remède à offrir aux mourants.
Il frappa à la porte de Saint-Victor. Le lourd marteau retomba plusieurs fois sur le bois. Le guichet ne s’ouvrit pas. Ainsi, le cri blessé de la rumeur disait vrai. Après avoir fait d’abondantes provisions de victuailles, de vin et de vinaigre, les moines se tenaient bien calfeutrés derrière les hauts murs de leur puissante abbaye, à l’abri du supplice que Dieu infligeait à Marseille.
Roucas, à qui l’intelligence et la science avaient justement appris à se défier de la religion, se surprit à regretter de ne pas croire au Diable. Il aurait voulu voir ces lâches agenouillés, ces fourbes bénisseurs, périr happés dans une plus abominable géhenne.
Il n’y avait plus de jour et plus de nuit. Le rythme des morts avait cassé les horloges.
La vie, la maladie sont sans justice. La peste tuait sans procès.
Des âmes rares étaient emportées, de purs génies du mal survivaient. Les caractères étaient renversés. Des déments prononçaient des paroles de sagesse, des pleutres donnaient à boire aux agonisants, des hommes nés pour la guerre fuyaient. Un misérable offrait son dernier sou aux orphelins, un riche négociant refusait un flacon de vinaigre à sa domestique, dont les enfants mouraient.
On vit des braves gens devenir détrousseurs de cadavres. Quelques ecclésiastiques firent preuve de courage.
Imitant leur évêque Monseigneur de Belsunce, certains rentraient dans des chambres fétides pour y réciter la prière des agonisants. D’autres donnaient la communion au bout d’un long bâton à ceux qui avaient encore la force d’entrouvrir leurs lèvres pour la recevoir.
Les échevins de la ville, Estelle en tête, ordonnaient des feux, faisaient murer des maisons dévastées, distribuaient du pain, réquisitionnaient des lavandières pour laver les rues et des pêcheurs pour débarrasser les tas d’ordures grouillant de vermine. S’exposant au pire, ils mettaient autant d’ardeur et d’imprudence à lutter contre le fléau qu’ils en avaient eu à attendre et à refuser la vérité terrifiante de la peste qui menaçait leur négoce.

Guenièvre lui avait repris son cœur pour le donner à Ferréol que, lui, Roucas avait sauvé. Lui qui désirait la mort comme un soleil noir idéal, touchait à chaque instant des mourants qui voulaient vivre et qui mouraient. Il avait été parmi les premiers à être exposé à la morsure fatale de la peste et il avait la santé d’un homme qui vivrait cent ans. Cent ans à souffrir, cent ans à se désespérer, cent ans sans Guenièvre !
Elle et Ferréol couraient la ville, aidaient le chevalier Roze, ce grand cœur de roman, enflammé par la folie des sauveurs. Avec lui, ils franchissaient les portes de la cité puis, par la terre ou par la mer, s’en allaient loin dans les campagnes chercher du pain et des fruits à donner au peuple affamé par la chute du commerce, la terreur d’affreusement trépasser et la multiplication des deuils.
Ces œuvres accomplies, ils le suivaient dans de plus atroces héroïsmes.
Le chevalier s’était mis dans l’idée de débarrasser Marseille de ses charniers à ciel ouvert. La tâche était inhumaine. Ni les martyrs, ni les saints des Evangiles n’auraient pu l’accomplir. Des bagnards jeunes et vibrants, auxquels on avait promis la liberté s’ils réchappaient de cette immonde entreprise, constituaient son armée.
Ainsi, Julien avait revu Marius. Ce fada avait refusé de se cacher plus longtemps chez l’abbé Doffyl. Les soldats l’avaient cueilli dans un bouge, où il faisait des affaires, tout en culbutant des filles pas farouches. Il avait eu peine à le reconnaître. Le charbon salissait méchamment sa figure de mauvais garçon né pour l’aventure. Tremblant de fièvre, il soulevait des cadavres que ses forces ne lui permettaient plus de porter. On jeta son corps parmi ceux qui étaient retombés à ses pieds.

Quand l’épuisement menaçait de le faire tomber, Roucas regagnait la maison de Doffyl, pour y prendre deux ou trois heures d’un mauvais repos, haché par les visions atroces de la peste et la longue plainte de son cœur.
Guenièvre était partie. Partie avec Ferréol, qui avait une chambre de garçon souvent amoureux, à l’angle de la rue des Trois soleils et de celle de la Lanternerie.
Chez son oncle, Barnabé ne trouvait aucun réconfort.
L’abbé voulait surtout sauver Frédéric.
Pour qu’en cas de malheur, il puisse faire les meilleures réponses possibles à Saint-Pierre, il l’enseignait même pendant son sommeil.
Souvent, dans ses cauchemars, Roucas remontait à bord du Grand-Saint-Antoine contresigner les certificats de son éminent confrère, le docteur Lachaux.
Celui-ci dormait le mieux du monde. S’étant juré de découvrir la panacée qui lui donnerait des statues dans la France entière, des lettres de noblesse et une forte pension prise sur la cassette du roi, il s’était retiré dans une charmante bastide, assez loin dans l’arrière-pays, pour y mieux réfléchir. Depuis que les portes de la ville avaient été fermées, il enrageait d’être empêché de venir, en personne, expérimenter ses potions et ressusciter les morts innombrables.
Quand Barnabé Roucas sortait de ces nuits injustes, c’était pour en retrouver d’autres pires, dehors.

Ainsi, mille ans, tout un âge de mort et de désolation, passaient sur la ville.
Sous le soleil exactement, Marseille, putain maudite, vierge bafouée, mère exorbitée, crevait et pourrissait.
À la fin du mois de septembre, près de la moitié des habitants de la cité était morte. Il y avait longtemps que les curés ne tenaient plus leurs registres paroissiaux. Néanmoins, à l’Evêché et à l’Hôtel de Ville, on avançait ce chiffre : trente mille morts. On en redoutait dix ou quinze mille de plus pour le mois qui venait.
Rien, ni les prières, ni les remèdes, n’arrêtait l’hécatombe.
Sitôt un tas de cadavres était-il débarrassé que d’autres s’empilaient, répugnants de de marques de malheur, sur l’aire puante, où des chiens faméliques s’arrachaient, en hurlant, des lambeaux de chair humaine tiède.
Les charrettes à bras, celles traînées par des chevaux éreintés par la pente et la brûlure du soleil, charriaient les corps de centaines de morts parmi lesquels tressautaient ceux d’agonisants qu’on y avait jetés parce qu’on les croyait trépassés.

Barnabé cautérisait les bubons d’un pêcheur qui avait survécu à deux naufrages et à une attaque de pirates. L’homme était jeune. Il voulait qu’il vive. C’était une terrible violence que d’imposer une si effroyable souffrance pour si peu d’espérance. Fermant ses oreilles aux hurlements du supplicié, Roucas appuyait le fer rouge sur l’aine du malade, quand Ferréol fit irruption dans la misérable chambre.
« Docteur, je vous ai cherché dans tout Marseille. Venez vite, Guenièvre se meurt ! »
Le jeune homme avait le regard fiévreux d’un possédé.
L’amour et la mort multiplient mutuellement leurs démences.
Dans l’instant où il avait parlé, la folie froide la plus désespérée s’était abattue dans le cœur de Barnabé.
Ils coururent, désordonnés et asphyxiés, à travers les venelles montantes, jusqu’à la maison où Ferréol et la belle abritaient leurs amours.
Elle gisait dans un grand lit tragique.
Barnabé se précipita. Tout son corps brûlait. En lui prenant sa main, il sentit le souffle glacé de la mort passer. La mourante ouvrit un œil bleu comme une mer du Nord.
Un instant, il crut qu’elle l’aimait encore et que son baiser la ranimerait.
Julien avait deviné un enchantement possible.
« Laissez-moi faire. Elle m’aime plus que vous et, dans toute la Provence, personne n’embrasse mieux les filles que moi ! »
Quand Ferréol décolla ses lèvres de celles de Guenièvre, elle était morte.
Roucas n’aurait su dire si lui-même vivait toujours. Il ne sentait plus son corps. Ses yeux gardaient la sécheresse de la fournaise qui écrasait Marseille.

L’abbé Doffyl savait déjà la nouvelle.
Il lui tendit une lettre. Elle venait de Versailles.
« Mon cher Roucas,
Toute la cour ne parle que de cette horrible peste qui ravage Marseille. Les dames ont lancé une nouvelle mode. Celle qui dit le plus de méchancetés est élue « peste du jour ». Elles ont le vice chevillé au corps. Rien de plus agréable que de leur écarter les cuisses pour bien les examiner. Les soupers du Régent sont extraordinaires de raffinement et de débauche. Le vin, les excès d’extase causent toutes sortes de malaises que je ne puis soigner seul. Rejoins-moi donc au pays des plaisirs les plus délicieux. Les maladies du bonheur sont aussi intéressantes que celles du malheur, et beaucoup plus agréables à soigner.
Ton confrère et ami,
Fagon »

Julien Ferréol l’attendait à la porte de la ville.
« Votre oncle m’a dit que vous partiez pour Versailles. La route est dangereuse. Vous n’êtes point doué pour l’aventure. Laissez-moi vous accompagner.
— Hélas, c’est toi que Guenièvre aimait !
— L’amour passe. Et Guenièvre est morte.
— Que feras-tu à Paris ?
— Té, pardi, je ferai fortune ! »
L’enthousiasme du jeune homme équilibrait sa tristesse. Barnabé se retourna un instant. Des maisons alentour parvenait le râle des agonisants. Un tombereau chargé de cadavres passait. Il présenta son passeport au garde et fit signe à Ferréol de le suivre.