Archives for the month of: octobre, 2014

Bertrand Ailleret

Barnabé Roucas (8/10), Bertrand Ailleret

Retrouvez les épisodes précédents de la nouvelle de Bertrand Ailleret :
épisode 1/10 : Fagon à Versailles, Roucas à Marseille
épisode 2/10 : Le bateau des pestiférés
épisode 3/10 : Maudit sois ton rêve de bonheur
épisode 4/10 : La Consigne
épisode 5/10 : Le Château d’If
épisode 6/10 : Le secret des Infirmeries
épisode 7/10 : Abyssus abyssum invocat

Résumé des épisodes précédents : Barnabé Roucas et Julien Ferréol se sont échappés des cachots du Château d’If. Marius, le beau-frère de Ferréol les reconnaît et les accompagne dans leur tentative de retrouver Guenièvre aux Infirmeries.

Episode 8
La révélation de Julien Ferréol

Avec leurs pauvres habits de gens du petit peuple, Ferréol et Marius, s’étaient fondus sans peine parmi les portefaix. C’étaient des bagnards choisis pour leur force, des hommes durs, cassés par les chaînes, devenus méchants à tuer. Julien en persuada quelques uns qu’il préparait une mutinerie. S’ils voulaient la liberté, ils devraient se battre à ses côtés.
Tout en déplaçant des charges énormes de cotonnades de l’ombre des entrepôts aux enclos, où elles étaient exposées pour que le soleil les purifie, il compta les rangs de l’ennemi. Pour fouetter les bagnards, il y avait deux contremaîtres. Ces diables là, il les aurait achetés avant le début du combat. Un lieutenant de son ancien régiment de mercenaires, commandait la garde, composée d’une dizaine de ses anciens camarades.
Julien avait dissimulé une épée, volée aux gardiens du Château d’If, derrière le soupirail du puits par lequel ils étaient arrivés.
Allant au devant de la ronde, il se fit reconnaître des soldats. « J’ai la main sur les Infirmeries. Il ne me manque que vous. Je vous offre une part du pillage de la cargaison du Grand-Saint-Antoine ». Aussitôt, il fut acclamé. Seul le lieutenant refusa d’entrer dans l’insurrection.
Il tira son épée ; Ferréol, la sienne. Entourés par les soldats qui pariaient pour l’un ou pour l’autre, les deux jeunes gens croisèrent le fer. Ce fut un combat âpre et silencieux. Le sang coula. Julien fut blessé à la poitrine, le militaire au ventre. L’estafilade n’était pas si profonde. Sa vigueur n’en fut qu’à peine altérée. Par contre, le lieutenant avait les boyaux à l’air. Soudain, il s’effondra dans la poussière. Marius proposa qu’on le laissât crever. Ferréol, qui, autrefois, avait eu de l’amitié pour son ancien chef, voulut qu’on le confiât à Roucas pour qu’il le sauve.
Mais, où donc était Barnabé ?
Selon leurs plans, il devait inspecter chaque recoin des Infirmeries pour découvrir où Guenièvre était retenue prisonnière.
Le blessé mourrait et il voulait vivre. Dans un râle, il bredouilla ces mots énigmatiques: « élixir, Peyssonneyl ». Rassemblant ses ultimes forces, il ajouta : « son laboratoire se trouve à côté des cuisines », puis il s’évanouit.
Ferréol était le seul à pouvoir comprendre. Le docteur l’avait sauvé avec sa potion. Cela ne prouvait pas qu’il ne fût pas un ennemi. Seuls les complices de Jaume pouvaient circuler librement dans les Infirmeries. Mais, comme la garde, désormais, était à lui, il décida de lui amener le lieutenant agonisant. Ce serait aussi le moyen d’obtenir des renseignements sur la captive et sur son ami Barnabé Roucas qui, assurément, était meilleur médecin qu’aventurier. Etant sans nouvelles de lui, depuis plus de trois heures, son inquiétude croissait.
Aidé de Marius, il porta le corps inanimé du lieutenant jusqu’au bâtiment principal des Infirmeries. Les grandes salles donnant sur la cour étaient désertes. Julien savait que les secrets, bons ou mauvais, se préparent plutôt dans les offices et les caves. L’état du blessé empirait. Ils se précipitèrent dans l’escalier menant aux cuisines. Sans se l’avouer, Julien espérait y revoir la belle fiancée du docteur, qui, trois jours auparavant, lui avait donné à boire, alors que prisonnier de Jaume, il attendait qu’on le transférât à l’Hôtel de Ville pour y être interrogé.
La salle basse avait été transformée en un lieu étrange, tenant à la fois de l’antre du sorcier et de l’hôpital de campagne.
Dans des marmites bouillonnait une curieuse mixture, exhalant les effluves forts d’un mélange d’orange amère, de sang de biche bréhaigne et de chair de grenouille rance.
Couchés sur des lits rudimentaires, quelques portefaix, qui avaient contracté la peste en manipulant des marchandises du Grand-Saint-Antoine, attendaient que leur destin s’accomplisse. Certains avaient le regard tendu du côté de la vie, d’autres étaient au bord de rendre leur âme à Dieu.
Ça tremblait de fièvre, ça geignait, ça puait. La justice du roi n’avait pas suffi à les réduire. La peste finissait le travail.
Concentré sur ses préparations, Peyssonneyl ne les avait pas entendus arriver. C’était un homme d’un âge déjà avancé, légèrement vouté. Il avait les cheveux jaunâtres, filandreux et sales. Son habit, aussi, n’était pas propre.
Quand il eut le lieutenant ensanglanté sous les yeux, un sourire de contentement anima son visage austère.
« Quelle chance, un blessé ! Voilà qui va me permettre d’expérimenter mes potions autrement que sur des pesteux ». Après l’avoir rapidement examiné, il lui versa dans la bouche, l’entier contenu d’un verre de son odorant élixir. Pour plus de sûreté, il en imprégna les linges destinés à panser la plaie que l’épée de Ferréol avait causée. Peyssonneyl prétendait avoir inventé un remède universel. Le premier échevin Estelle, qui pressentait une source d’enrichissement colossal, avait suggéré que l’on essayât aussi cette panacée sur les prisonniers du Château d’If. L’expérience fournirait d’autres enseignements que le traitement des portefaix des Infirmeries. C’est ainsi que, sans qu’eux-mêmes, ni leurs gardiens, ne le sachent, que Roucas et Ferréol avaient bénéficié des bienfaits de la miraculeuse potion.
Le docteur était intarissable sur la variété des effets de sa potion et sur la manière de prouver qu’elle répondait à toutes les indications.
Julien partit explorer les alentours.
Après avoir visité les arrière-cuisines, il passa dans la petite pièce aveugle où il avait été retenu. Un cadavre ouvert, en voie de décomposition avancée, dégouttait un liquide verdâtre, dégageant une odeur pestilentielle.
Peyssonneyl entra et l’arrosa des pieds à la tête de sa potion.
— Je ne prétends point ressusciter les morts, mais je veux prouver qu’un corps bien imbibé de ma préparation ne peut transmettre la maladie. Cela fait quatre jours que je traite ainsi ce pauvre pesteux. Deux autres l’ont précédé. Ni moi, ni la petite domestique n’avons encore contracté de fièvre bubonique…
— La petite domestique ? Quelle domestique ? Vous voulez parler de la fille à la peau très blanche qui était là l’autre matin ?
-Certainement. Pour être si blonde, elle doit avoir du sang viking. L’homme de science ne peut que s’interroger sur le rôle de la race dans la réaction aux maladies.
— Où est-elle ? Je vous en conjure, dîtes-le-moi !
— Diantre, je l’ignore ! A ce qu’on m’a dit, Monsieur Jaume l’a emmenée, il y a moins d’une heure.
Abandonnant le docteur à ses ragoûtantes expérimentations, Ferréol et Marius partirent aussitôt à la recherche de Barnabé Roucas. S’il y avait encore un espoir de retrouver Guenièvre, il était inutile de s’attarder ici.
Les deux marseillais coururent sans précaution dans toutes les Infirmeries. Les soldats croyaient au projet d’insurrection de leur ancien camarade. Personne ne les limita dans leurs recherches. Ils descendirent jusqu’à l’embarcadère, où les chaloupes chargées de marchandises soupçonnées accostaient.
Un violent mistral s’était levé. Même les eaux protégées du Vieux-Port tempêtaient. A moins d’une demie lieue du quai, une petite embarcation luttait contre les vagues. Elle avait mis le cap sur les îles du Frioul. Julien fouilla le cabanon du gardien de cette portion de quai, qui appartenait exclusivement aux Infirmeries. Il en ressortit avec une longue vue. Il y avait cinq personnes à bord du petit voilier. Jaume et un laquais, portant la livrée du premier échevin Estelle, tenaient en joue au bout de leurs mousquets le docteur Barnabé Roucas et une jeune fille très blonde à la peau incroyablement blanche. Un marin s’occupait seul de la manœuvre.
— Trop tard !, jura Julien.
— Pas si sûr. Regarde, la belle tartane qui rentre au Vieux-Port. Elle marche deux fois plus vite que leur barcasse.
— Tu crois vraiment que ?
— C’est le bateau d’Escartefigue. Un bien bon ami !
Ils crièrent, agitèrent des chiffons comme des drapeaux. Le capitaine les vit et reconnut Marius. Quelques instants plus tard, ils étaient à bord.
La course était inégale. En peu de temps, ils se trouvèrent à moins d’une portée de mousquets du bateau de Jaume.
« Si vous approchez, je tue la fille et le docteur ». Il éructait, menaçait, assassinait en paroles. Il avait, aussi, le teint terreux d’un qui craint la mer.
La tempête redoublait d’intensité. Le vent couchait les vagues. La barque des prisonniers roulait d’un bord sur l’autre. Des paquets d’eau venaient gifler ses occupants. Le vacarme empêchait de parler. Le déchaînement des éléments brouillait la vision. Tandis qu’Escartefigue amorçait une fausse manœuvre de retraite, les deux jeunes marseillais plongeaient dans la houle démente. Roulés dans la tourmente d’écume blanche et d’eau grise, se noyant et se sauvant tour à tour, ils parvinrent enfin à atteindre le petit bateau du bourreau de Guenièvre et de Barnabé. Le tumulte du vent, le fracas des vagues recouvraient tout. En un instant, ils se hissèrent à bord. Ferréol se jeta sur Jaume, Marius, se précipita sur le laquais d’Estelle. Des détonations claquèrent. Roucas s’affaissa. Le coup de feu de Jaume avait manqué la jeune fille. Une lutte violente, confuse, s’ensuivit. Alors que Marius achevait d’étrangler le laquais, Julien précipitait dans les flots furieux l’ignoble Monsieur Jaume. Jamais, il n’oublierait la haine hideuse, la terreur veule de son dernier regard.
Les abysses l’aspirèrent.
Le mistral grondait comme une grande justice.
Guenièvre lui souriait. Ses yeux étaient du bleu d’une mer idéale.
Julien était amoureux.

Danse avec les drones 2

Laissez-moi vous présenter un petit court métrage, conçu par le Cirque du Soleil et qui, chose rare, rend la technologie poétique.

Un Monsieur répare une lampe. Il a l’air plutôt sûr de lui mais il provoque un court-circuit. Ce phénomène électrique donne vie aux vieux abat-jours (vous remarquerez leur look bien rétro) qui s’animent timidement et finissent par se lâcher dans une chorégraphie orchestrée par notre Monsieur.

C’est bien joli d’en parler mais, vraiment, prenez le temps de regarder ce petit bout de poésie.

Car je vous ai gardé le plus incroyable pour la fin : il n’y a pas d’effets spéciaux dans cette vidéo. Tout est vrai. Les artistes ont placé sous les abat-jours des drones très sensibles qui réagissent aux mouvements du chorégraphe, grâce à des fonctions informatiques précises.

Il s’agit donc, pour de vrai, d’une danse en parfaite synchronisation.

 

 

Ce n’est pas la première fois que la technologie se met au service de l’art et du spectacle, mais cette fois-ci, c’est particulièrement réussi, pas vrai ?

A demain,

Matteo

nobel

Début septembre chez nos voisins les Américains s’est tenue la 24ème cérémonie des prix Ig Nobel.  Il paraît qu’on peut prononcer Ignobel… Organisée par la revue Annals of Improbable Research (magazine scientifico-humoristique), la cérémonie des « antis » Nobel récompense les recherches scientifiques les plus improbables et excentriques qui soient.

Faire rire… pour faire réfléchir, c’est le crédo de la farce.

Les sujets sont variés et touchent la science, la médecine ainsi que la technologie : Qu’est-ce qui explique que la Tour Eiffel semble plus petite lorsque l’on penche la tête vers la gauche ? Comment le cerveau d’un saumon mort peut-il montrer des signes d’activités sur une IRM ?

Cette année la cérémonie a permis de mettre à l’honneur une question de fond : comment réagissent les caribous face à des hommes déguisés en ours polaire ?

Et l’Ig Nobel de physique a été remis à un Japonais qui semble avoir trouvé la réponse à cette autre interrogation métaphysique essentielle : pourquoi glisse-t-on autant sur une peau de banane qu’un ski sur la neige ?

Certains Prix Nobel assistent chaque année à cette cérémonie qui parodie les grandes recherches scientifiques. L’important dans l’histoire est de faire preuve d’humour, et pour les organisateurs, d’imagination !

nobel ig

La question est maintenant de savoir qui est l’anti-Modiano. Vous avez une idée ?

A demain,

Matteo

race

Race the tube ou « comment courir plus vite que le métro », c’est le nouveau challenge à la mode, marrant, distrayant, surprenant… mais fatiguant.

Le principe est simple : il faut sortir d’un métro, courir comme un désespéré dans la rue pour rattraper ce métro-là à la station suivante !

C’est humainement possible. Mais ce n’est pas simple : il faut : savoir courir (très) vite, avoir choisi deux stations de métro pas trop éloignées et être d’une forme olympique (car sinon cela risque d’être très, très difficile, même en ayant les dernières baskets running à la pointe de l’innovation). Il faut aussi éviter les heures de pointe.

Et abandonner toute idée de lire, même Short Edition.

Le challenge a été relevé notamment à Londres et Paris (sur la ligne 10 entre Cluny la Sorbonne et Odéon).

Je vous mets la vidéo d’un coureur londonien qui a réussi l’exploit, vous verrez c’est assez amusant.

Le challenge a été relevé également en fauteuil roulant afin de montrer le manque de dispositifs mis en place pour les personnes à mobilité réduite sur certaines stations londoniennes. Une campagne efficace.

Je ne suis pas sûr d’avoir envie de tenter… même en fauteuil roulant ! Et vous, ça vous dit ?

A demain,

Matteo

EpisodeFabien_5

Nous publions, en exclusivité, les premiers épisodes de Fabien et ses copains, le premier album de Dara Nabati, jeune auteur (22 ans) que le comité éditorial de Short Edition a beaucoup apprécié dès sa première publication.

Fabien est un renard jovial dont l’humour finit par lasser ses copains… mais qui ne lasse pas ses lecteurs !

L’épisode 1l’épisode 2, l’épisode 3 et l’épisode 4 ont été présentés en exclu ces derniers jeudis… voici donc l’épisode 5.

Fabien et ses copains sort le 7 octobre sur le site, au prix de 9 €, et dans les meilleures librairies. Vous pouvez commander Fabien en passant par ici.

 

Fabien, Ep5.1 (Dara Nabati) Fabien, Ep5.2 (Dara Nabati)

 

La bougie du Sapeur - Image de UNE

La Bougie du sapeur, vous connaissez ? C’est un journal absolument pas comme les autres, puisqu’il ne sort que tous les 4 ans ! En fait, il est publié chaque 29 février, depuis 1980. Un journal quadriennal, donc (attention, nouveau mot).

Quatre ans, soit 1460 jours, avant de connaître le résultat de la grille de mots croisés.

Le contenu est léger (le mot du rédacteur : « pour 4 euros, offrez-vous une fois tous les quatre ans une bonne tranche de rigolade ») et mêle le sérieux à l’agréable. En 2012, l’affaire DSK côtoyait une tribune réclamant que le demi de bière redevienne un vrai demi-litre ! Comme chez nos amis anglais, qui regardent d’un drôle d’oeil nos demis et autres galopins.

Plutôt sympa le concept !

La bougie du sapeur 2

Si, comme moi, ça vous intéresse, rendez-vous chez votre marchand de journaux… le 29 février 2016.

A demain,

Matteo

Petite déclaration à Roald Dahl - Image de UNE

Roald Dahl a été un de mes plus grands amours quand j’étais enfant. J’adorais Charlie, Mathilda (surtout), Sacrées Sorcières, James et la grosse pêche et tous les autres. J’étais, je suis toujours d’ailleurs, complètement sous le charme de son univers cruel, de ses personnages-enfants innocents et généreux comme du bon pain. En grandissant j’ai découvert l’humour Dahl pour adulte, avec Mon oncle Oswald et Kiss Kiss. Bref, ce monsieur-là, je ne m’en lasse pas.

Je suis sûr, car c’est inévitable, que ce grand personnage a rythmé votre enfance comme la mienne, alors je vous propose un pacte… Oui, d’accord, Twilight, Hunger Games et tutti quanti sont arrivés depuis ma jeunesse dorée pour faire rêver les apprentis-lecteurs, mais faisons-leur un cadeau et promettons-nous de leur donner du Roald Dahl (1916-1990), n’importe lequel, mais au moins un !

En tous cas, les miens devront en lire, c’est comme ça. Pas le choix ! Ma copine est prévenue…

Et vous, entre Le petit Nicolas, Les malheurs de Sophie, les Daniel Pennac et toute autre merveille, il y a des choses que vous tenez absolument à faire lire à vos enfants ?

A demain,

Matteo

 

Barnabé Roucas 7/10

Barnabé Roucas (7/10), Bertrand Ailleret

Retrouvez les épisodes précédents de la nouvelle de Bertrand Ailleret :
épisode 1/10 : Fagon à Versailles, Roucas à Marseille
épisode 2/10 : Le bateau des pestiférés
épisode 3/10 : Maudit sois ton rêve de bonheur
épisode 4/10 : La Consigne
épisode 5/10 : Le Château d’If
é
pisode 6/10 : Le secret des Infirmeries

Résumé des épisodes précédents : Barnabé Roucas, jeté dans les cachots du Château d’If pour le contraindre au silence, son compagnon de captivité Julien Ferréol lui apprend où se trouve sa fiancée Guenièvre. Ensemble, ils décident de s’échapper, de la retrouver, et de dénoncer l’arrivée de la peste à Marseille.

Episode 7
Abyssus abyssum invocat

Roucas surveillait l’horizon noir. Ferréol ramait. L’un et l’autre songeaient.
Les événements s’étaient déroulés si rapidement qu’ils en paraissaient frappés d’irréalité. Pour autant, ils n’étaient pas hors de danger.
Julien avait assommé le garde qui se penchait sur lui pour vérifier sa mort. Barnabé avait profité de l’effet de surprise pour se précipiter sur le second qui, un trousseau de grosses clés à la main, se tenait dans l’embrasure de la porte du cachot. Les deux hommes avaient roulé à terre. Les pierres de la prison résonnaient des coups de leurs poings, du bouillonnement de leur fureur à vaincre et de leur peur. Le porte-clés était lourd et fort. Le rosé piquant, qu’il avait bu en grande quantité pour se tenir éveillé durant sa garde, déchaînait sa violence. Bientôt, Roucas fut en mauvaise posture. Son compagnon, qui avait fini de régler son compte à l’autre, lui vint en aide. Ils ne furent pas trop de deux pour s’assurer de la bête avinée.
Après avoir lié et bâillonné les gardes et s’être emparés de leurs armes, ils les enfermèrent à double tour dans le sombre cachot.
Plus agile, plus éveillé à l’action, Julien avait pris le commandement de leur fuite.
« Ma mère était lingère du Gouverneur du Château d’If. Enfant, je suis venu ici mille fois. Je connais la place par cœur. Suivez-moi, nous allons éviter la ronde. Il y a une chaloupe dans une anse secrète. Vous reverrez Guenièvre !
— Ô, insensé amour, quelles folies, pour toi, ne commettrais-je point ?
— Plus vite, plus vite, docteur. La liberté est une maladie qui ne souffre pas le repos ! »
Ils coururent dans des galeries obscures, descendirent des escaliers sans lumière, rampèrent dans un cul de basse-fosse où un moinillon de dix ans ne se serait pas tenu debout.
Enfin, ils furent sur la mer.
Ainsi que l’avait promis Julien, ils avaient trouvé une petite embarcation dans un renfoncement de rochers.

Entre les deux forteresses, celle du Château d’If, d’où ils s’étaient échappés, et celle de Saint-Jean qui leur servait de phare, des barques de pêcheurs nageaient. Ces hommes rugueux voyaient loin dans la nuit.
« Ferréol ! Hé, Ferréol ! » La voix chantante, un opéra d’étoile filante, venait de tribord. Une barcasse avait jeté ses filets à moins de trente pieds du point où ils se trouvaient alors. Un éclair de joie illumina le visage de Julien. « C’est Marius, mon beau-frère ! » Roucas, à qui la raison cachait les vraies vérités de la chance, n’aurait jamais imaginé la possibilité d’une si heureuse coïncidence.
Ils mirent bord à bord. En peu de mots, Julien fit l’inventaire de leurs aventures, à lui et à son camarade. La chaloupe qu’ils avaient dérobé appartenait au Gouverneur de la prison qui s’en servait pour ses promenades en mer et de discrètes actions de contrebande. Elle était connue. Le danger était grand que les deux fugitifs soient arraisonnés à l’entrée du Vieux-Port.
Ils convinrent d’échanger les bateaux. Roucas et Ferréol rejoignirent Marius à son bord. Les deux marins qui pêchaient avec lui montèrent dans la chaloupe du Gouverneur du Château d’If. Pour brouiller les pistes, il fut décidé qu’ils la ramèneraient dans l’anse où les évadés l’avaient volée. Ainsi quand l’alerte serait donnée, on les chercherait longtemps dans l’enceinte de la forteresse sans soupçonner qu’ils aient pu la quitter par la mer. En attendant que, la nuit suivante, l’on vienne les chercher, les deux gaillards se cacheraient dans les rochers.
Les deux beaux-frères se concertèrent. Ils étaient d’avis de gagner la Rive neuve moins surveillée que les quais du Vieux-Port. Au contraire, Roucas voulait que l’on voguât sans attendre vers Arenc où sont les Infirmeries.
« Il faut sauver Guenièvre ! Plutôt les geôles de Jaume et les galères que l’abandonner à un si mortel péril !
— C’est beaucoup trop risqué !, s’exclama Ferréol.
— Hélas, abyssus abyssum invocat !
— Té, qu’est-ce qu’il nous raconte là ? Il parle comme un cérébral, ton ami.
— Pour sûr, c’est un docteur de l’Université. Là bas, la médecine, elle est en latin.
— Peuchère, et elle est jolie, cette petite ?
— Une bombasse à faire rougir le Diable, répondit Julien qui, un peu colère, ajouta : Hé, Marius, tu vas pas faire le joli cœur avec la fiancée du docteur ! Elle ne te plaît plus, ma sœur ?
Barnabé avait levé les yeux au ciel.
— Messieurs, Guenièvre est une rose blanche, une étoile amarante.
— Voilà que, maintenant, il veut s’amarrer à une étoile ! »
Les deux marseillais se regardèrent. C’était la première fois qu’ils voyaient un homme prendre un coup de soleil en pleine nuit.
Il fallait ramer sans chercher à comprendre.

Quand ils furent au pied du premier mur d’enceinte des Infirmeries, Roucas eut un moment de découragement. Les huit mètres étaient infranchissables.
« Monsieur le Docteur, je suis parfois un peu voleur. Les armateurs sont riches et leur dérober quelques pacotilles entreposées « en sereine » ne leur fait guère de tort. Pour un pauvre pêcheur comme moi…
— Tu sais comment rentrer ici ?
— Les souterrains. »
Pour se rapprocher de Guenièvre, il fallait d’abord s’en éloigner. Marius les conduisit dans un dédale de ruelles si étroites que les toutes premières pâleurs de l’aube ne les démasqueraient pas.
C’était une citerne abandonnée depuis que les remuements de terre de la construction de la Consigne sous le Fort Saint-Jean avaient asséché la fontaine qui l’abondait. Un peu d’eau saumâtre croupissait au fond de ce ventre vide. Les cris lugubres des oiseaux de nuit, qui nichaient là, ricochaient sur les bords de la cuve profonde, froide, aveugle.
Le petit pêcheur avait des yeux de chat. Il poussa une porte vermoulue, creusée au plus noir de la citerne, qui communiquait avec les souterrains oubliés de la Tour du Roi René. Sa haute taille gênait Barnabé. Dans les trous de roche, où ses camarades filaient comme des anguilles, lui se cognait le crâne et les épaules. Il eut bientôt les mains et la figure en sang, mais son courage ne faiblit pas.
C’était un très long labyrinthe.
Parfois, quand la voûte était affaissée, il fallait ramper sur la terre et les cailloux cassés. À d’autres moments, une volée de marches fourbes les faisait chuter les uns sur les autres. Les éboulements de pierres et leurs jurons faisaient plus de vacarme que le silence dans une tombe.
Et c’était bien un lieu pour les morts.
Il semblait à Barnabé qu’on aurait pu y enterrer ensemble tous les habitants de Marseille et ceux de la Provence entière. Les ossements desséchés qui parfois, à leur passage, s’effondraient en piles entières des niches creusées dans le roc pour les recueillir, constituaient un terrible présage. Dans le noir, quarante mille paires d’orbites vides le fixaient.
« Nous sommes maintenant juste en-dessous du principal corps de bâtiment des Infirmeries. Cet escalier effondré mène à un soupirail dont il est facile de soulever la grille. Encore un effort, docteur, nous serons bientôt dehors. »
Le cœur de Barnabé battit plus fort. Dans peu de minutes, il respirerait le même air que Guenièvre.
Passées les premières marches, l’escalier était totalement écroulé. Après s’être péniblement hissés au sommet de l’épais amoncellement de pierres provenant de sa destruction, il fallait ascensionner une étroite cheminée.
Imitant ses compagnons, Roucas prit la position du ramoneur. Sa grande taille accentuait la difficulté. À chaque mouvement, il se cognait. Ses articulations contraintes le faisaient souffrir. Le vertige lui procurait une légère nausée.
Julien l’encourageait. « Ne regardez point en bas, pensez à votre belle qui est blonde comme une lavandière du Nord. »
La lumière fade tombée du soupirail avait davantage de densité. Une vingtaine d’épuisantes tractions plus tard, les trois hommes reprenaient leur souffle sur une plateforme à demi-ruinée. Depuis cet étrange vestibule, Marius démonta les attaches rouillées de la grille du soupirail. Visiblement, ce n’était pas la première fois et l’opération ne lui demanda qu’une poignée de secondes.
Ils venaient de la nuit. Dehors, il était midi. Le soleil violent frappait les toitures des entrepôts. Dans un grand carré découvert, des pièces de tissu précieux avaient été déroulées. Ainsi mises « en sereine », elles étaient exposées aux rayons ardents qui devaient les purifier et les rendre au négoce.
Des portefaix maigres, prélevés dans les effectifs du bagne, manipulaient les marchandises. Les contremaîtres hurlaient des ordres à ces pauvres hères dont la vie ne valait pas celle d’une bête de somme.
La brutalité de la lumière les figea un instant. Julien fut le premier à reprendre ses esprits. La ronde allait passer. Il fallait encore fuir et se cacher.
« Et libérer Guenièvre », ajouta Barnabé.

 

 

spots

Question : pourquoi un auteur qui a écrit quelques textes très forts inflige-t-il à ses lecteurs des textes fades et sans ressort ?

Eric-Emmanuel Schmitt, par exemple, a signé une pièce de théâtre majeure, Le Visiteur, et au moins un roman majeur, L’Evangile selon Pilate… Et pourtant il a écrit Si on recommençait, pièce jouée actuellement au théâtre, à la Comédie des Champs-Elysées. Le bandeau rouge sur le livre de poche (à 6 € 10) l’annonce fièrement et m’a convaincu de prendre le risque d’être déçu. Jackpot : c’est effectivement beaucoup moins fort ! Peut-être cela vaut-il la peine sur scène. Si quelqu’un l’a vu, merci de nous dire ce qu’il en a pensé… ou même pansé. EES écrit bien donc il y a quelques jolies formules sur le temps qui passe et les choix d’une vie… mais sans les acteurs, c’est très très mollasson. Et (très très) décevant.

Il s’agit peut-être de s’occuper, de continuer à occuper la scène et à recevoir la lumière des projecteurs…. ou plus simplement de faire marcher le commerce !

Pourtant une oeuvre – au sens l’ensemble de l’oeuvre d’un auteur – doit pouvoir être considérable et courte, non ? Je n’aime pas être dur… mais j’aime tellement son Visiteur et son Pilate !

Et vous, à quel auteur en voulez-vous ou en avez-vous voulu (un peu) de (beaucoup) trop diluer son talent ?

A demain,

Matteo

La fantastique histoire des livres volants - 2
Une très belle découverte à partager sans hésiter, parce que la rétention de poésie, ça ne se fait pas : ce petit court métrage bourré de charme, La fantastique histoire des livres volants. Il faut se caler dans son canapé, se détendre, regarder… et rêver.

L’histoire ? Un ouragan terrible emporte au loin tous les livres et l’univers d’un petit bonhomme perd ses couleurs et ses saveurs. Normal puisqu’il n’y a plus de bouquins ! Il lui faudra un peu de temps pour retrouver la trace de ses livres adorés et, du même coup, le sourire et la joie de vivre. Accompagné tout au long par un petit volume gentil comme tout et expressif, le gentleman s’improvisera danseur, chirurgien, écrivain, toujours au service du partage et de l’amour de lire.

J’ai particulièrement aimé la scène de réanimation du vieux bouquin fatigué. Comment lui rendre la santé ? En le lisant, tout simplement… On aime aussi voir le petit Monsieur tenter, coûte que coûte de sauver un livre de la tempête. Moi, si je devais n’en sauver qu’un seul (le cauchemar), je sauverai ma vieille édition du Monde selon Garp, d’Irving. Et vous ?

A demain,

Matteo


La fantastique histoire des livres volants par Sorslepopcorn