Archives for the month of: novembre, 2013

Quand j’étais grand (5/5), Jacques Michel

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.

Des épisodes courts et bons qu’on souhaite faire découvrir à tous nos lecteurs !
Pour retrouver les feuilletons précédents :

Résumé des épisodes précédents : Raoul aurait découvert que s’empiffrer de fraises Tagada avant de passer une IRM permettrait de voyager dans le temps. Présenté comme ça, il y a évidemment de quoi être sceptique. Cela ne l’empêche pas d’embarquer la belle Madeleine dans son expérience, l’idée étant de la conduire en 2053, date à laquelle Raoul est professeur en chirurgie cardiaque et pourra soigner l’amour de sa vie. L’IRM qui abrite le couple a commencé depuis 8 minutes. 

Retrouvez les épisodes précédents : 1/52/5 – 3/5 – 4/5

Episode 5
Toujours en 2013… Le 5 janvier vers 3 heures du matin.

J’entends des voix, des gens qui parlent très fort. Madeleine encore endormie est collée contre moi, nous sommes cernés de gens en blouse blanche, d’autres en tenue de policier, un autre en costume.
— Regardez ! Ils se réveillent ! lâche, perspicace, un premier policier qui me voit ouvrir un œil.
— …
— Alors les gosses, qu’est-ce que vous foutez là ? s’enquit le second policier prêt à nous passer les menottes.
L’homme en costume et cravate nous sourit incrédule :
— J’ai déjà vu pas mal de choses dans ma carrière, mais un couple allongé dans une IRM, ça non… Alors ça vraiment non ! »
Il répète encore plusieurs fois la phrase. Il est trois heures du matin et le directeur de l’hôpital a enfilé son costume gris pour venir voir deux adolescents enlacés dans son IRM. L’un des policiers prend des photos avec son téléphone mais se fait rabrouer par le directeur. Nous nous extrayons du tunnel de l’IRM, un sachet de fraises tombe de ma poche. Dupont et Dupond se précipitent pour le ramasser, ils tiennent là un indice qu’ils vont envoyer au labo, comme dans la télé du dimanche soir. Le directeur souhaite des explications et fait signe aux policiers qu’ils peuvent disposer. En partant, ils croisent nos parents, j’entends la mère de Madeleine invectiver mon père, « on n’a pas idée d’élever son fils de cette façon, les détraqués sexuels ça suffit ! »

Je ne sais plus que faire. Tout raconter depuis le début et je me fais interner, faire croire à un pari stupide – oserais-je jouer avec la santé de Madeleine et lui donner de faux espoirs ? À propos de Madeleine, elle vient de se réveiller et elle se frotte les yeux, je lui prends sa main chaude, elle me sourit.
— Madeleine ma chérie, mais qu’est-ce qui t’a pris ! lâche Mme Rouste la voix étouffée par les larmes.
Madeleine va ouvrir la bouche et déjà mon père reprend de plus belle.
— Raoul t’as intérêt à vite nous expliquer !
Et il accompagne ses paroles d’une amorce de coup droit sans la raquette ; j’aurais pu me douter que côtoyer la famille Rouste pouvait lui donner des idées. On n’a pas eu le temps de débriefer avec Madeleine, pour s’accorder sur un scénario crédible. Alors tant pis, je me jette à l’eau. Pendant quelques minutes, mon père continue d’esquisser des coups droit. À chaque fois, le directeur de l’hôpital lève la main en signe d’apaisement. Mais mon père trépigne, la dernière fois qu’il a croisé le corps médical c’était l’infirmière de son lycée, il s’était coupé avec un taille crayon. Alors avaler que son fils a été professeur de chirurgie cardiaque dans le futur grâce à des fraises Tagada ! Cette fois, c’est carrément un revers qui se prépare.
Nos mamans n’écoutent même pas ; il n’y a que notre état de santé qui compte. Madeleine s’est levée, elle embrasse sa maman, elle gambade de long en large dans la pièce.

2053, le 5 janvier vers 3 heures du matin, suite et fin…

— Rouly tu penseras à sortir les poubelles quand tu reviendras ! me glisse Madeleine depuis sa chemise de nuit, alors que je suis en train de dévaler les escaliers.
— C’est quoi aujourd’hui ?
— C’est la violette, pour les déchets cellulosiques non fibreux.
À croire qu’elle a fait des études supérieures de déchetterie.
Je l’aime comme au premier jour, quand elle est entrée dans la salle d’attente avec son HTAP sur elle.

Il y a quarante ans, j’ai passé mon bac français. Je suis évidemment tombé sur La condition humaine, celle de Malraux. J’ai beaucoup parlé des trois premières pages, celles que je connaissais le mieux. J’ai eu 6 sur 20, tant pis, ça ne m’a pas empêché de refaire mes études de médecine, médaille d’or à l’internat de Paris, eh ouais ! Forcément c’est plus facile quand on le repasse. Je n’ai jamais trop épilogué avec mon entourage sur ma capacité à faire des allers-retours dans le temps. C’est drôlement compliqué, surtout quand on touche au passé, on ne sait pas trop ce que le futur nous réservera.
Par exemple, ce matin, je m’apprête à opérer une ravissante jeune fille (la plus belle du monde, je dirais) pour une HTAP avancée ; une petite intervention que je vais réaliser tranquillement depuis mon écran de contrôle. Il s’agit de pas me rater, c’est un peu tôt pour être veuf à mon âge.

Automne ("Dockwood") - Jon McNaught

Jon McNaught a reçu le prix Révélation du festival d’Angoulême en 2013 pour ce livre. Sorti de nulle part, il a imposé un style bien à lui, pointilliste et contemplatif.

L’histoire se déroule à « Dockwood » (c’est le titre original), une petite bourgade anglaise où il ne se passe rien.

McNaught nous apprend à regarder la moindre feuille qui tombe, le moindre soupir, et l’oiseau qui s’envole. Il invente la BD du détail et du silence.

C’est du grand art !

On suit le quotidien d’un jeune collégien, entre son job dans une maison de retraite, l’école et la maison. Chaque action est finement décomposée, et le temps s’étire en vignettes poétiques.

Automne - extrait

Les tons pastels créent une atmosphère mélancolique… Avec peu de dialogues et quelques onomatopées, McNaught en dit finalement beaucoup.

C’est subtil, et c’est de saison !

Automne - Jon McNaught

A demain,

Matteo

-> Automne, Ed. Nobrow, 18 €, 64 p.

 

Pour une pause vraiment distrayante au bureau, je vous conseille ce site de dessin interactif (évidemment moi je ne l’ai pas testé au bureau, je suis trop sérieux pour ça…).

A vous de dessiner un bonhomme (« draw a stickman« ) qui devient le héros d’une aventure interactive. Il faut ensuite dessiner les bons objets au bon endroit (en suivant les instructions en anglais) afin de le sauver du danger.

Encore un jeu tout à fait inutile mais nécessaire !

Dans l’épisode 1, il s’agit d’échapper aux griffes d’un dragon, dans l’épisode 2, le bonhomme se retrouve coincé dans un arbre avec un tigre…

Stickman episodes

Cela reste assez basique, mais on se laisse prendre au jeu !

A demain,

Matteo

Pour l’interview de ce jeudi, c’est Lily Luca qui nous a accordé un peu de temps ! Lauréate ex-aequo dans la catégorie BD courtes avec Acouphène, elle revient sur son parcours de dessinatrice, d’artiste, et évidemment sur le déroulement de La Matinale.

C : Bonjour Lily ! Peux-tu nous dire comment tu en es arrivée au dessin ?
Lily : Quand j’étais ado, je voulais faire du dessin : je suis allée aux Beaux-Arts à Toulouse pendant un an, mais c’était trop axé art contemporain plutôt que dessin. J’ai donc arrêté et je suis partie en voyage, en me demandant ce que j’allais faire de ma vie. Je n’ai jamais arrêté de peindre et de dessiner, et en parallèle j’ai continué la musique. Finalement, c’est le contraire de ce que je voulais à la base qui est arrivée : je vis de la musique, et je fais du dessin à côté.
Depuis que j’ai choisi cette carrière de chanteuse, je me suis toujours servi du dessin, pour les visuels de mes disques, les affiches, les tracts… mais je me suis vraiment remise au dessin en mars, et là j’ai commencé à faire mon blog BD – le blog d’une étoile montante de la chanson française que personne ne connaît ! Le format blog est plus proche du format chanson, c’est des formes courtes. Ce n’est pas le même développement, et tu as le principe de la chute.
Je me suis donné deux contraintes : ne pas tomber dans le trip égocentrique « j’ai mangé des fraises », c’est pour ça que j’axe mes posts sur le parcours de quelqu’un qui fait ce métier et essaye de percer –moi ! -, et mettre un billet tous les mardis. Je ne m’en rendais pas compte quand j’ai commencé, mais ça prend du temps.

C : Qu’est-ce qui t’a motivé à candidater pour la Matinale ?
L : J’ai reçu le mail, et je me suis dit que ça serait un truc qui me permettrait de sortir de ma caverne, de ma grotte. Le problème du blog : on fait les dessins chez soi, on les scanne, on les met sur internet, on les diffuse, mais on reste seul chez soi. C’est très perso, très intime. Là je me suis dit « cool, c’est l’occasion de brasser un peu, de voir du monde, de voir ce que font les autres et comment ils travaillent ».
Pendant l’épreuve, j’ai eu très peu de temps pour parler avec les autres : en BD, on n’a pas du tout le temps de faire de longues pauses. Mais on a bien papoté le soir, surtout avec Sébastien, le gagnant ex-aequo, c’était super chouette de parler avec quelqu’un dont c’est le métier.

C : Est-ce que tu t’es un peu préparée à cet exercice de création en 7h07 ?
L : Non puisque je n’avais pas du tout le temps, je n’ai pas eu l’occasion. On a tous lu le compte-rendu d’Elodie Torrente je pense, on s’est dit « mince moi j’ai pas le temps ! ». Mais alimenter mon blog, avec le recul, c’est un peu ça. Au début j’avais quelques semaines d’avance pour mes billets, donc ça allait, mais là plus du tout alors chaque semaine j’ai le coup de bourre !

C : Comment ça s’est passé au niveau des contraintes de thème et de temps ?
L : Je ne pense pas que 7 h ce soit trop court, puisque c’était justement la contrainte ! Si ça avait été 2 h, on l’aurait fait en 2 h. Non ce n’est pas le temps qui était trop court, c’était mon idée qui était trop longue !
Le thème m’a fait peur sur le coup, je me suis dit « mince il va falloir inventer un histoire » et je ne sais pas trop inventer une histoire. Je trouvais ça très vaste. Je me suis dit « tant pis je fais le contraire, je vais prendre le truc au pied de la lettre ». Ça a marché, mais ce qui est rigolo, c’est que j’ai joué sur les mots.
Au niveau de la technique, les autres fonctionnent pas mal au dessin au crayon, puis ils encrent et ils gomment le crayon. Moi j’ai un storyboard que je fais au brouillon, puis je fais mes planches à l’aquarelle, ce qui prend pas mal de temps. La grosse difficulté a été d’avoir du recul sur ce que je faisais… et de maîtriser la technique de l’aquarelle. J’étais stressée, je ne savais plus peindre ! Ça m’a pris du temps avant de retrouver le trait. [rires] Et j’ai mis le dernier coup de pinceau à 14h14…

C : Aujourd’hui, quelle impression te reste-t-il de cette journée ?
L : Une super impression. De toute façon j’y allais vraiment pour vivre l’expérience, j’ai trouvé ça super. Déjà le côté interdisciplinaire : j’avais moins l’impression d’être à un concours. On était à table avec des gens qui faisaient de la poésie, des nouvelles, il n’y avait pas la même pression. J’avais plus l’impression de relever un défi, de réussir à faire un truc qui tient la route dans le temps imparti en se faisant plaisir. J’ai trouvé ça très excitant. Même le soir au cocktail, c’était super chouette, les rencontres, les discussions…

C : Enfin, aurais-tu un conseil à donner aux participants des futures Matinales ?
L : Je dirais avant tout de s’amuser, mais c’est pas très original ! [rires] Et surtout de bien dormir la semaine d’avant. Moi je pensais dormir bien la veille, et ça n’a pas du tout été le cas parce que j’étais stressée. Bien dormir et manger sainement une semaine avant, parce que c’est une épreuve physique, pour moi c’était comme un marathon !

Pour retrouver les vidéos de La Matinale, c’est par ici !

La Fête des services est une manif’ inventée par le Ministère du redressement productif et par La Poste pour promouvoir les services innovants – ceux qui changent (vraiment) la vie des Français ! – et les jeunes entreprises qui les inventent.

Il y en avait 476 au départ… et Short Edition a été retenu parmi les 25 nominés retenus en Finale. Il n’y en a plus que 5 dans notre catégorie, celle des services qui rapprochent les gens. Des gens très bien figurent dans cette liste… et notamment, dans une catégorie voisine, le site covoiturage.fr (devenu Bla bla car). On se sent donc en très bonne compagnie.

Je lance ce soir, au nom de toute l’équipe, un appel à votre soutien !

Le Lauréat de chaque catégorie sera en effet désigné par le seul vote des internautes. Le Jury a fait son travail en établissant la sélection, il considère que c’est maintenant aux internautes de se charger d’établir le Palmarès.

Il faut donc voter, vite et bien, pour Short Edition. Sans hésitation.

Et, surtout, faire voter en masse pour Short Edition. Sans hésitation !

Pour faire connaitre le site… et pour faire gagner la vraie bonne cause des auteurs, des lecteurs et de la littérature courte. Il n’y a pas d’€ à gagner mais un peu de reconnaissance et de visibilité dans les médias.

Vous pouvez donc soutenir notre grande et noble cause l’esprit tranquille : la porte de l’isoloir est ici. Ou .  En bas de la page !
Entrez-y, sans hésiter.

Bise, merci (beaucoup) et à demain.

Matteo

Quand j’étais grand (4/5), Jacques Michel

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de Short Edition.

Des épisodes courts et bons qu’on souhaite faire découvrir à tous nos lecteurs !
Pour retrouver les feuilletons précédents :

Résumé des épisodes précédents : Raoul Dunaux, dix-sept ans, rencontre en 2013 une fille dont la beauté est à couper le souffle. En faisant sa connaissance, il apprend qu’elle est atteinte d’Hypertension Artérielle Pulmonaire à un stade avancé. Accessoirement, Raoul a déjà vécu sa vie jusqu’en 2053 où il a été professeur en cardiologie, et où l’HTAP a été vaincue. Contre son gré, il est revenu en 2013 où pour l’HTAP, c’est pas gagné… 

Retrouvez les épisodes précédents : 1/52/5 – 3/5

Episode 4
En 2013… Le 5 janvier

Madeleine Rouste (vous savez, c’est elle la beauté à couper le souffle), est agacée par notre échange, elle ne peut pas croire un instant que plus tard je suis cardiologue. Elle est à présent écarlate. Elle se lève et fait quelques pas dans la salle d’attente, sa respiration s’accélère, son état est des plus sérieux et je suis pris de vertige. Pourquoi est-elle née si tôt ? Dans bientôt trente ans, nos nano-modules seront capables d’être implantés dans ses cavités aortiques et pourront jouer le rôle de régulateur de débit intelligent. Plus besoin de se faire greffer des cœurs et des poumons, d’attendre désespérément qu’un motard intrépide veuille bien faire don de ses organes. Je tourne en rond, c’est épouvantable de connaître la solution mais d’être gêné par un petit détail : la nécessité de projeter Madeleine Rouste dans le temps, environ quarante ans pour être sûr de notre coup. C’est incroyable cette histoire, je suis revenu en 2013 depuis un quart d’heure et je n’ai toujours pas compris ce qu’il s’est passé. Comment en mettant les pieds dans une IRM j’ai pu me retrouver projeté dans le temps ? C’est comme devant un film de science-fiction, quand d’un coup on ne comprend plus rien, et qu’on appuie sur le bouton pause pour demander à son voisin « Mais là, y sont dans le passé ou dans le futur ? P’tain j’y comprends rien ».

J’analyse objectivement les étapes. À dix-sept ans, j’étais malade du très bas du ventre, on m’a palpé (peut-être un peu trop ?), on m’a fait l’IRM, on m’a diagnostiqué, j’ai été soigné, j’ai fait mes études de médecine, j’ai eu cinquante-sept ans et j’ai invité Paulette à dîner pour 20h30, juste avant de partir rejoindre Paulette je passe un checkup pour mes assurances et crac, me voilà de retour dans l’IRM de mes dix-sept ans. Donc, si je laisse faire, je vais retourner en médecine, je n’aurais même pas besoin d’apprendre parce que je sais déjà tout… Heu, j’en connais beaucoup trop en fait. Pleins de choses qu’ils ne savent pas. C’est peut-être l’occasion de me lancer dans un autre métier : le rêve, vivre deux vies ou peut-être plus !

Bon, tout ça ne règle pas l’histoire de Madeleine, avec son souffle coupé et sa beauté qui l’est tout autant. Je n’ai rien à perdre et vais lui proposer un tour en IRM avec moi, je l’emmène en 2057, je lui implante un programme de nano-module spécial HTAP et puis on verra… À propos d’IRM, suis-je le seul à faire des allers-retours dans le temps ? Analysons : je suis un garçon, jeune, un peu d’acné, je fume en cachette, ça ne fait pas une population très ciblée tout ça… Je sens des pieds, je joue aux jeux vidéo, je m’ennuie en cours de français… Je vais de temps en temps sur des sites cochons… Le panel reste large. J’aime bien… Non, J’ADORE les fraises Tagada, je me nourris de fraises Tagada, j’en ai même pilé pour en fumer. Il y a là matière à statistiques, la coïncidence incroyable, ces grandes découvertes que l’on fait par hasard, la pénicilline, le four à micro-ondes, les pommes dauphines : uniquement des gestes improbables, et pourtant ! Attention Mesdames et Messieurs, j’ai l’honneur de vous présenter la plus grande découverte de tous les temps : si vous vous gavez de fraises Tagada avant de passer une IRM, à vous les couloirs du temps. Il me manque juste la précision : une fraise équivaut à un an ? C’est possible, la première fois, j’avais englouti un paquet entier soit… quarante ans. Mais ne perdons pas une minute, sauvons Madeleine.

Elle est toujours assise sur une chaise en plastique dans la salle d’attente, elle fait défiler les pages des magazines avec les spas et les filles à plat ventre écrabouillées sous des galets. Elle lirait le bottin avec autant de passion. Alors je lui demande de bien vouloir m’écouter, je l’emmène à l’écart de nos deux mamans. Il faut que mon discours soit plausible, qu’elle puisse me faire confiance et c’est sûr qu’en lui proposant de gober un paquet de fraises Tagada et de s’allonger avec moi dans l’IRM, tous les ingrédients sont réunis. Alors j’y vais progressivement, je lui décris en détail son tableau clinique, pas un terme ne manque, j’ai un discours professionnel parfait. Il me faut quinze bonnes minutes pour lui faire part de tout, ce qu’elle peut perdre et gagner à me faire confiance. Le plan est échafaudé, je me charge de tout : piquer les clés, les badges, les somnifères, la notice de l’IRM. Rendez-vous fixé à deux heures du matin devant l’hôpital.

*

Je sors de ma poche les deux paquets de Tagada. Madeleine s’empiffre tout en me regardant d’un air désespéré. On est entrés par effraction dans la salle de l’IRM. Je mets en route tout le bazar, compte tenu du boucan, on dispose de quelques minutes avant d’avoir les agents de la sécurité sur le dos. Nos langues sont rouges, Madeleine s’allonge, je programme l’engin et court m’allonger contre elle. Ce n’est pas vraiment comme ça que j’avais rêvé notre premier contact, il y a le vacarme, la peur de l’inconnu. Je distingue une porte qui s’ouvre derrière la vitre, des silhouettes. Je prends la main de Madeleine, elle est glacée. Bye Bye 2013.

Retrouvez la suite : 5/5

Ma copine l’a lu. Elle n’est pas accro de mode, mais la photo sépia et la taille de guêpe (il faut regarder l’image en inclinant la tête vers la droite) ont attiré son regard !

Voilà un texte court, comme tous les livres des éditions Allia.

Une légère déception : cet essai ne retrace pas la mode du XIXème siècle, mais se lance dans une étude sociologique du phénomène de « mode », de façon générale.

Georg Simmel (1858-1918) explique ce paradoxe : la mode réunit autant le besoin de se distinguer que d’appartenir à une communauté. Dans le champs vestimentaire, comportemental comme politique, l’individu veut être à la fois différencié ET social !

On le savait peut-être. Sans tout à fait le savoir.

Et l’essai est encore d’actualité… à l’exception de partis pris un peu naïfs concernant les droits des femmes et les classes (on est en 1905).

Les amateurs de dentelles et les féministes seront déçus, mais les autres poseront un regard différent sur la mode après l’avoir lu !

A demain,

Matteo

Philosophie de la mode, Ed. Allia, 6€20, 58 p.

Moderat-Bad-Kingdom

Je vous présente «Bad Kingdom», un clip du groupe berlinois Moderat.

La vidéo nous plonge dans une affaire de crime sur fond de guerre coloniale.

On est en Afrique du Sud, dans les années 1960. L’apartheid est plus fort que jamais, les colons britanniques et hollandais se querellent, et au centre, un personnage essaie de s’en sortir.

Meurtre, braconnage, complot politique et jolie blonde, tout y est !

Le style me rappelle assez les BD «Les Aventures de Blake et Mortimer», avec le rythme hypnotique en plus.

Je n’ai pas réussi à décrypter le détail du scénario (et vous ?), mais le mix BD et musique électro est plutôt réussi !
 

 
A demain,

Matteo

 

Cette semaine Fabrice Dayron, alias Fabrice, nous en dit un peu plus sur sa pratique de l’écriture ! Lauréat de la Matinale de la littérature courte dans la catégorie Poèmes, il revient sur la création de son oeuvre en live, A Chambord, et en profite pour nous parler de sa vision de la poésie.

C : Bonjour Fabrice ! Comment en êtes-vous arrivé à l’écriture ?
F : C’était plutôt par nécessité : ça bouillonnait à l’intérieur de moi, et une fois couché sur le papier, ça allait beaucoup mieux. Ça a comme des vertus thérapeutiques… J’ai commencé par écrire une grosse nouvelle, puis une deuxième, qui a été publiée dans un recueil collectif de nouvelles. J’aime bien l’écriture sous la contrainte, et je me suis amusé une année et demie à faire des commentaires d’actualité en alexandrins – on s’amuse comme on peut ! [rires] –  ou encore à faire des joutes poétiques sur thèmes imposés avec des amis.
Ces dernières années, j’écrivais moins, tout simplement avec le boulot qui prend beaucoup de temps, mais aussi parce que je réalisais, chaque mercredi pendant 2 ans, une chronique radio. En 3 minutes, c’était un commentaire d’actualité hebdomadaire. Comme le disait Pierre Dac : rien n’est plus hebdomadaire qu’un quotidien qui paraît chaque semaine ! Le rythme était soutenu et laissait peu de temps pour l’écriture d’autre chose.

C : Qu’est-ce qui vous a motivé à candidater pour la Matinale ?
F : Il y avait plusieurs motivations : l’écriture sous la contrainte, c’est mon truc, mais aussi le petit coup d’adrénaline avec le challenge de la feuille blanche : on donne le sujet, TAC il faut le faire : c’est flippant mais excitant. Enfin, avec mon emploi du temps un peu compliqué, il y avait aussi cette obligation de se dire « hop cette matinée-là je bosse pas, je vais me faire plaisir ».

C : Est-ce que vous vous êtes un peu préparé à cet exercice de création en 7h07 ?
F : Oui et non. Ce que je fais me prépare déjà un peu puisque au départ, on ne sait pas de quoi on va parler, mais on sait qu’il va falloir qu’on le fasse. J’ai rouvert Le Porche du Mystère de la deuxième vertu de Charles Peguy avant, comme une révision de la veille. Je le lis régulièrement, il n’y a pas un auteur qui ait le souffle qu’il peut avoir. Il a une écriture circulaire, un peu comme des psaumes qu’on pourrait scander, avec des choses qui reviennent régulièrement, c’est magnifique. Et puis, j’ai un faible pour l’alexandrin…

C : On l’a remarqué dans A Chambord ! Avez-vous été rapidement inspiré par le thème ?
F : Au moment où Isabelle a dévoilé le sujet – c’est sympa que ça soit oral d’ailleurs, ça laisse toutes les interprétations –, je me suis retrouvé plus embêté que l’année dernière, où le sujet était très contraint. Alors je suis parti sur l’idée de dévier le thème. Il y a mal entendu, malentendu et mâle entendu. Quand on habite Blois, aux portes de la Sologne, on pense tout de suite au cerf en train de bramer au fond du bois de Chambord. De là, j’étais parti sur quelque chose qui n’allait pas être « je regarde mon nombril » ou « je me scrute le fond de l’âme » ! Comme le dit Lamartine : « Frère le temps n’est plus où j’écoutais mon âme / Se plaindre et soupirer comme une faible femme ». Il fallait que ça soit décalé jusqu’au bout.
Au départ, ça part bien : Phoebus ça fait super intello, on sent que le gars est cultivé, et j’aimais le décalage de rime avec « minibus ». Mais « De ses derniers rayons inonde la prairie », tombait bien avec « barrit », sauf qu’un cerf ne barrit pas. D’où la strophe qui ne sert à rien ! Mais ça donne le ton pour la suite.
On peut parler de tout un tas de choses en vers, la preuve avec Racine et Corneille ! Boileau aussi, ça se boit comme du petit lait, il parle de sujets plus ou moins grivois, ça donne une élégance assez forte à la langue. Tout en faisant attention à essayer de rompre à l’hémistiche : il y a une musicalité fabuleuse dans l’alexandrin.
Et j’ai eu très largement le temps de l’écrire. On voit les strips qui galèrent comme des fous, nous on prend le petit déjeuner, un café, un croissant, du jus d’orange, eux ne bouffent pas, travaillent comme des bêtes ! [rires]

C : Et aujourd’hui, quelle impression vous reste-t-il de cette journée ?
F : Un grand moment de plaisir. C’est super sympa, parce que c’est une compète sans être une compète. On est entre la concentration, l’excitation et l’envie de bien faire. On est bien mélangés entre catégories, ce qui évite tout malentendu – justement ! – et les gens sont sympas. Tout le monde a envie de donner le meilleur et ça c’est chouette. Ça doit être pour ça qu’il fait chaud, l’année prochaine je viendrais peut-être en maillot de bain ! [rires]

C : On ne l’oubliera pas ! Enfin, auriez-vous un conseil à donner aux participants des futures Matinales ?
F : Finalement, c’est une épreuve : il ne faut pas perdre pied, être détendu. Avant de se lancer dans l’écriture, il faut creuser le sujet pour aller trouver le truc qui va différencier ce qu’on fait de ce que vont faire les autres. Je ne sais pas si c’est important, mais je pense que pour le jury c’était agréable à lire cette année, parce qu’il y a tellement de sortes de [malentendu] qu’on peut voir des choses différentes. Il faut travailler un peu le fond de sauce avant l’ornementation. Les mots agrémentent, vont rendre joli le fond de l’histoire.

Fabrice Dayron
–> Pour retrouver les vidéos de la Matinale, c’est par ici !

Guernica MagazineVoilà un magazine en ligne original. Et un nom en référence à Picasso plutôt sympa !

Guernica Magazine a été fondé en 2004 à Brooklyn par deux férus de journalisme et de littérature. Il traite tous les sujets « au carrefour de l’art et du politique » : actu internationale et art contemporain.

Et ce n’est pas tout !

Guernica met sur le même plan journalisme classique (reportages, enquêtes et interviews) et rubriques littéraires : des poèmes et des nouvelles. L’équipe compte donc aussi quelques écrivains à plein temps. Heureusement il n’y a pas de BD courtes… et nous pouvons continuer à dire que SHORT est la seule revue au monde qui mélange joyeusement tous les genres.

Il n’existe qu’en anglais, mais ce qui compte c’est le principe : un mélange rafraîchissant d’actualité et de création littéraire.

Nous, on aime bien.

Grâce à son exigence, le magazine s’est forgé une petite réputation sur le net…

Et pourquoi pas une version française, avec des auteurs de short ?

A demain,

Matteo