Archives for the month of: août, 2013

Le Syndrome de Botrange (5/6), Aliénor Debrocq

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de shortEdition.

Des épisodes courts et bons qu’on souhaite faire découvrir à tous nos lecteurs !

Nous ouvrons donc le bal du Feuilleton du lundi avec la nouvelle en six épisodes d’Aliénor Debrocq, Le Syndrome de Botrange.

Retrouvez les épisodes précédents : 1/62/63/64/6

Résumé de l’épisode 4. Anya décortique les motifs de ses peurs. Sterm est de plus en plus fasciné par sa patiente. Il tente de garder ses distances mais enfreint lui-même les règles.

Episode 5
Et je ne vois que sa gorge

Je laisse le chien à Suzon. Elle n’ose pas demander où je pars ni pour combien de temps. Je passe prendre Anya. Elle se cale contre le siège tiède et moelleux de la berline. Autrement plus confortable que le métro, constate-t-elle amusée. Dès notre arrivée, nous marchons de longues heures à travers la réserve naturelle des Hautes Fagnes. Anya est émerveillée. Dix ans que j’habite ce pays, dit-elle, dix ans et je n’avais aucune idée de l’existence de ce lieu ! Je l’observe sans rien dire, je la regarde rire, se mouvoir, s’enfoncer dans la neige. J’ai peur de la quitter des yeux ne serait-ce qu’un instant. Peur qu’elle disparaisse.

Nous gagnons Botrange à la tombée du jour. J’ai réservé deux chambres d’hôtes, sans savoir qu’elles étaient seulement séparées l’une de l’autre par une salle de bains commune. Une salle de bains très design, avec une vaste douche recouverte de pierre bleue. Quand Anya en ressort, enveloppée d’une serviette, elle rayonne. Il n’y a pas de rebord, explique-t-elle. Pas de rebord, donc pas de peur. Le son cristallin de son rire se répercute sur les dalles bleues, se reflète dans les miroirs, monte jusqu’à la charpente de l’ancienne ferme. Elle rit et je ne vois que sa gorge, sa gorge projetée vers moi, tandis que sa main a agrippé mon bras et que la chair de poule menace. Je ne peux empêcher mon esprit de visualiser la moue désapprobatrice de Suzon si elle nous découvrait en cet instant, cet instant prodigieux d’oubli, de joie sereine, où Anya rit et où je ressens une furieuse envie de la serrer contre moi. Je me tiens immobile face à elle, avec cette pulsion qui grandit. J’ai beau me raisonner, en appeler à toutes mes connaissances sur l’inconscient, l’envie ne part pas. Allons dîner, dis-je. C’est tout ce que je trouve pour lui échapper.
Nous dînons aux chandelles dans un petit restaurant du village voisin. Je fais de mon mieux pour paraître détaché, impénétrable. Vers la fin du repas, Anya brise notre fragile consensus. Comment est-ce arrivé ? Sa question m’atteint comme une gifle. Je demeure interdit. Comment sait-elle ? Comment savez-vous ? Elle sourit faiblement, tristement. La douleur. La douleur est toujours visible sur les visages. Sur le vôtre. Elle laisse des marques. Elle ajoute : Et les infirmières parlent beaucoup entre elles. Elles se soucient peu des oreilles des patients. Elle avance la main, promène le bout des doigts sur mon maxillaire : une empreinte. On ne peut pas ne pas le remarquer. Je déglutis avant de parler. Les vannes s’ouvrent sans aucune résistance.
C’était un lundi et c’était mon tour d’aller le chercher à son cours de hockey. J’ai été retenu à l’hôpital. Marc y est allé à ma place. Marc, mon meilleur ami, notre voisin d’en face. Nos enfants, Simon et Jérémie, étaient dans la même classe, faisaient du sport ensemble. Inséparables. Nous étions tous inséparables. La voiture a dérapé dans la descente près de chez nous. Tonneau. Marc est mort sur le coup. Simon a été admis aux soins intensifs. Il ne s’est pas réveillé. Jérémie s’en est sorti. En chaise roulante. J’ai sombré. L’année suivante, ma femme est partie.
Je ne mentionne pas Suzon. Cette façon que nous avons de nous épauler dans le deuil, depuis le départ d’Ariane. Cette compassion mutuelle que nous entretenons et que je ne supporte plus. Je relève la tête. Anya ne m’a pas quitté des yeux. Ce n’est pas votre faute, chuchote-t-elle. Je grimace pitoyablement.
J’aurais dû aller le chercher ce soir-là. Je ne pourrai jamais me le pardonner. Ariane a tenté de le faire, me pardonner. Mais moi, je ne pouvais pas.
Anya inspire profondément, ferme les yeux, les rouvre, me fixe intensément.
À chaque pas qu’on fait, on est conscient du risque que l’on prend. Un risque calculé mais un risque-tout de même. Nous ne savons jamais où va s’arrêter notre route, si nous poursuivrons le voyage. Chaque seconde. Chaque jour. Nous savons que nous risquons notre vie en la vivant. Sisyphe. Il faut imaginer Sisyphe heureux.
Sa dernière phrase me coupe le souffle. C’est de Camus, précise-t-elle. Je sens monter les larmes.
Ce n’est pas mon voyage qui s’est arrêté ce jour-là, c’est celui de mon fils. Rouler ma pierre après cela m’est impossible. Mes pas ont perdu leur sens.
Ma voix s’étrangle. Je déteste que ma voix s’étrangle devant elle. Elle me tend le coin de sa serviette sans détourner les yeux.
Nous quittons le restaurant dans un grand silence. Les portières claquent, le moteur ronronne. Nous traversons le village, les lumières brillent dans les maisons. Nous roulons et apercevons les gens vivre à quelques pas de nous. Peut-on recommencer ? Est-on jamais autorisé à recommencer ? demande-t-elle. J’agrippe le volant. Pour la première fois, je voudrais croire que oui.

Retrouvez la suite : 6/6

Cet été, j’ai toujours continué à publier, parce que je suis un gars consciencieux (et qui prépare ses absences), mais  j’ai été à Jakarta dépensé les sous durement gagnés à shortEd .

Et je suis revenu avec une info commerciale majeure.

L’Indonésie est un pays où le cabinet à la turque est roi. C’est très bon pour l’hygiène, très bon pour les muscles, mais très mauvais pour la lecture de BD courtes, de TTC ou de short stories pendant la pause toilettes. et pour le business du livre.

Les  Indonésiens y sont tellement habitués que les compagnies aériennes ont jugé nécessaire d’installer un panneau d’information dans les toilettes des avions expliquant comment utiliser le cabinet trône et comment ne pas l’utiliser.

Pour le marché indonésien, shortEd devra faire bien attention…

A demain.

Matteo

 

Kim Thuy fait la promo de son dernier bouquin. J’ai donc décidé de (re)lire celui d’avant… dont je ne crois vous avoir déjà parlé.

Ru.

J’ai beaucoup aimé.

Un témoignage très fort – en français – sur le basculement de la vie d’une famille, celle d’un haut responsable de l’administration vietnamienne, lors de la victoire des communistes du nord. Puis l’exil, la vie des boat people dans un camp en Thaïlande. L’arrivée au Canada. L’apprentissage d’une nouvelle langue, d’une nouvelle culture. Et toute une série de flash sur cette vie hors du commun.

C’est court. Une série de petits textes qui font un petit livre marquant.

A lire avant de se plaindre des difficultés de l’existence. A relire pour comprendre ce qui fait avancer dans la vie ceux qui ont touché le fond et qui ont vu l’être humain sous ses plus attrayants côtés ! Et à faire lire à tous les plaintifs de votre entourage.

A demain.

Matteo

> Ru, Kim Thuy, Liana Levi, format poche, format numérique Kindle… et c’est pas cher

 

On bosse même l’été à shortEd.

Et même à distance, entre Paris et Grenoble (ça, c’est toute l’année), en liaison au cours de la période estivale avec Jakarta, Ajaccio, Sarlat ou encore Nantes.

Avec un peu + de recul, voilà ce que ça donne.

Bonbons, réunion, réflexion et actions. A fond. Le concept de la réunion skype bonbons est plutôt coloré et toujours sucré. D’ailleurs, on va tous finir diabétiques !

A demain.

Matteo

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Amis lecteurs, vous êtes cool et tendance par nature.

Pourquoi ? Parce que les livres sont devenus des accessoires de mode ! C’est un article de slate.fr qui vient de confirmer ce que je soupçonnais un peu.

S’afficher avec La Recherche du Temps Perdu ne vous fait plus passer pour un intello ringard, mais pour quelqu’un qui a du style… (pardon à Proust).

Cette tendance viendrait de la culture hipster : ces jeunes urbains qui revendiquent l’ironie et l’anticonformisme, qui cultivent leur look autant que leur esprit en lisant (mais surtout en le montrant).

Sur les podiums, le créateur Jean-Charles de Castelbajac avait déjà rendu hommage à Saint-Exupéry en 2011.

castelbajac

La créatrice Olympia Le Tan a, elle, lançé des couvertures brodées de grands classiques (1 300 €, sans le texte !)…

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…et Sonya Rykiel agrémente ses vitrines de livres. Plutôt surprenant, non ?

Vous voilà parés pour l’été, pour quelques sous seulement ! Un peu superficiel, je vous l’accorde…

Mais si cela incite à lire, après tout, pourquoi pas.

A demain,

Matteo

 

 

Le Syndrome de Botrange (4/6), Aliénor Debrocq

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de shortEdition.

Des épisodes courts et bons qu’on souhaite faire découvrir à tous nos lecteurs !

Nous ouvrons donc le bal du Feuilleton du lundi avec la nouvelle en six épisodes d’Aliénor Debrocq, Le Syndrome de Botrange.

Retrouvez les épisodes précédents : 1/62/63/6

Résumé de l’épisode 3. Les séances avec Anya se poursuivent. Sterm se surprend à s’intéresser de plus en plus à sa patiente. Une forme d’empathie lui revient.

Épisode 4
Alors que je glisse la clef dans la serrure

Ce lundi, Anya sort une liasse de feuilles de son sac à main en cuir de vachette. J’ignorais ce genre de détail jusqu’à ce qu’Ariane entreprenne un jour de m’éclairer sur les accessoires indispensables à toute femme. Nous avions vingt-cinq, trente ans. Ariane pensait sans doute qu’il était temps que l’homme avec qui elle allait passer sa vie puisse faire la distinction entre croco et simili. Anya, donc. Le cuir de vachette. Elle se met à me lire un article tiré de je ne sais où. Je soupçonne Wikipédia. L’urticaire se caractérise par l’apparition de plaques rouges bombées sur diverses parties du corps et par des picotements ou des démangeaisons parfois très douloureuses. La crise d’urticaire est généralement liée à une allergie, une intoxication alimentaire ou médicamenteuse. Elle s’interrompt, lève les yeux sur moi, d’un air d’élève modèle en quête d’une récompense. Je ne dis rien, attends la suite. C’est n’importe quoi, affirme-t-elle dans un demi-sourire. Je n’ai pas d’allergie, pas d’intoxication. J’ai peur, ce n’est pas la même chose. Une alarme se déclenche en moi. Vous avez peur ? Elle hoche la tête. J’ai peur de tout, d’absolument tout. Peur de vieillir, peur de mourir, peur de monter dans une voiture, peur de prendre le métro, peur de m’endormir et de ne pas me réveiller, peur qu’il arrive quelque chose à Adrian. Je tressaille, me reprends – sérieux, imperturbable. Et le rapport entre cette peur et l’urticaire ? La peau est notre enveloppe protectrice, explique-t-elle avec un rien d’irritation, comme si c’était l’évidence même. Elle se remet à lire. L’urticaire a tendance à se développer sur des personnes dites hypersensibles, qui ont la sensation que leur « moi » est persécuté. Manque de confiance en soi, dévalorisation, désamour, rejet, etc. Pour se faire accepter, elles tentent de vivre par rapport aux autres en s’oubliant elles-mêmes. Elles se livrent à un véritable don de leur personne tout en rendant leur entourage coupable du malheur éprouvé. Il convient d’identifier quelles situations leur sont insupportables, les « démangent », les empêchent de vivre ce à quoi elles aspirent. Elle s’arrête et me regarde, triomphante. Ma langue part trop vite. Vous n’avez plus besoin de moi, il me semble. A-t-elle perçu l’ironie ? Elle fronce les sourcils, bredouille : J’ai peur, j’ai peur et j’ai besoin de vous. L’enfermement, la foule, l’aspiration, le grondement. Matin et soir, dans le métro, vous voyez ? J’acquiesce sans savoir pourquoi. En réalité je ne vois pas du tout. Je ne prends jamais le métro. Je vis hors de la ville. Je ne me déplace qu’en voiture, les fesses calées dans mon siège en cuir chauffé. Le métro, je ne vois pas, non, mais je crains de l’avouer. Je crains d’allumer dans son regard un soupçon de moquerie, une once d’apitoiement. La distance. Conserver la distance.

Anya a cette capacité à rire des choses les plus graves. Rire d’elle-même, de son malheur, de ses symptômes. Une chose qui me fascine tant elle est étrangère à moi. À ma pesanteur. Ma complaisance dans la douleur. Au moment où je démarre la berline, je me surprends à réfléchir à mon destin tragique et à la facilité avec laquelle je me vautre dedans depuis de longs mois. Cet auto-apitoiement sirupeux qui n’est peut-être pas complètement étranger au départ d’Ariane. Je rentre chez moi avec la ferme intention d’y remédier. Alors que je glisse la clef dans la serrure, la voix de Suzon me tire de mes pensées. Je sursaute. Salut, dit-elle d’une voix faussement désinvolte. Tu as faim ? J’ai pensé que tu voudrais peut-être dîner avec nous ? La pensée de manger face à Jérémie, de le voir envoyer valser la moitié de sa purée sur le carrelage de la cuisine, me semble insurmontable. J’ai besoin d’être seul. Merci, dis-je, j’ai grignoté un truc à l’hôpital. Suzon n’est pas idiote mais elle accuse le coup sans rien dire. Je rentre chez moi pour lire dans le regard de mon chien ce que je soupçonnais. Nous partageons la même gueule d’épagneul délaissé, la même allure de clébard pathétique. Une voix que j’avais oubliée affirme qu’il est temps que ça change.

Je ne cesse de penser à Anya. De lundi en lundi, de semaine en semaine. L’hiver se passe sans que je m’en aperçoive. Un soir de mars, elle me confie que la nature lui manque. La nature sauvage, celle de son pays. Je m’entends alors prononcer les mots interdits, venus de nulle part. Je m’entends lui proposer de m’accompagner dans les Fagnes. Elle est surprise, sans doute, mais pas autant que moi. Est-ce dans un cadre thérapeutique ? demande-t-elle avec malice. Pour faciliter ma guérison ? Je bafouille. Elle rit franchement. Pourquoi pas, dit-elle. Pourquoi pas.

Retrouvez la suite : 5/6 – 6/6

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C’est prouvé, répandre une odeur de chocolat dans les librairies incite à acheter plus de livres.

Combien ?

Jusqu’à 40% de ventes en plus !

C’est une étude menée par des chercheurs en marketing belges qui vient de le révéler. Les livres de cuisines et les romans d’amour sont ceux qui marchent le mieux…

Le « marketing olfactif » importé des Etats-Unis permet de stimuler l’odorat, qui est directement lié aux émotions traitées par le cerveau. Le bien-être augmente, et donc l’envie d’acheter aussi.

L’édition en ligne ne permet malheureusement pas ce genre de recours….

Mais qu’importe, je suis sûr que mon humour, mes trouvailles et mes pirouettes suffisent à votre bien-être chaque jour !

Et valent toutes les odeurs de cacao du monde.

livre en chocolat

A demain,

Matteo

–> Lisez l’article source ici / ci-dessus : « Le chocolat est la réponse, peu importe la question. »

 

 

 

Cette semaine, c’est Maxime qu’on a délogé de son bureau ! En quelques phrases, il nous plonge dans un univers de BD et nous ramène en enfance.

Coralie : Salut Maxime ! Pourrais-tu nous résumer ce que tu fais chez shortEdition ?
Maxime : Je m’occupe principalement de recruter de nouveaux auteurs de BD, de regarder ce qui se fait sur différents blogs et différentes plateformes. Evidemment, je m’occupe aussi des échanges avec les auteurs, par exemple à propos de petites modifications à faire ou lorsqu’ils ont des questions.

C : Quelles sont tes références en BD ?
M : J’aime bien quand la BD quitte le format européen. J’ai beaucoup aimé Habibi de Craig Thompson, qui est une BD très longue. C’est une fable sur les Mille et Une Nuits, mais également sur le bouleversement que connaît le Moyen-Orient en ce moment avec la construction de grosses tours , etc. C’est très onirique et très joli.
J’ai aussi beaucoup aimé Freaks’ Squeele de Florent Maudoux : on suit des étudiants qui sont dans une université de super-héros. C’est assez réaliste au sens où ils ont des cours de marketing, de gestion de leur image, ils apprennent à faire leurs costumes, … Ça fait très « teen movie » à la française. Florent Maudoux a bien géré la mise en scène. Je me souviens d’une planche qui montre une héroïne sous forme de Walkyrie, qui passe à travers une verrière, fais un roulé-boulé et monte sur une moto : j’ai rarement vu une action qui soit aussi lisible, c’est très impressionnant.

C : Est-ce que tu fais toi-même de la BD ?
M : J’aimerais bien à force de lire autant de BD ! Mais ça demande une certaine technique et une maîtrise qui n’est pas évidente. Si je sais dessiner sur du papier, à l’ordi c’est plus compliqué. J’ai récupéré une tablette graphique et j’essaye de m’y mettre, mais je suis assez exigeant. Par contre, la grande différence qu’apporte une tablette graphique, c’est qu’il y a plus de liberté avec le dessin : tu peux retourner en arrière, dupliquer, tordre, modifier un trait, apporter des choses, et ton papier ne s’abîme jamais ! Il y a plus de possibilités, et surtout tu peux le partager plus facilement.

C : Quelle est la première BD qui t’a marqué ?
M : La Jeunesse de Picsou de Keno Don Rosa. Il faut bien comprendre que Picsou, Donald et compagnie, il y a eu plein d’auteurs différents qui s’en sont occupés. On croit que c’est Walt Disney qui a fait tous les dessins, mais il n’y mettait que sa signature. Du coup, il y a deux auteurs très bien, qui sont Don Rosa et Carl Barks. La Jeunesse de Picsou ressemble à Forrest Gump, tu as toute sa vie qui repasse en même temps qu’évolue l’histoire de l’Amérique (parce que Picsou est un écossais qui émigre, et participe aux ruées vers l’or !). Arriver à faire une série de BD d’aussi bonne qualité pour les jeunes lecteurs, c’est quelque chose que j’apprécie beaucoup. Parce qu’on pense toujours qu’on n’a pas besoin de faire de la qualité pour les enfants, mais c’est faux.

C : Est-ce que, d’après toi, on peut allier communication et BD ?
M : Bien sûr. La BD est un super moyen d’expression, un média, très clairement. Elle fait partie de l’industrie culturelle, on l’utilise de plus en plus dans les publicités, les documents d’entreprise, … J’aime bien citer Pyongyang de Guy Delisle : c’est le document qui m’a le plus appris sur la Corée du Nord, bien plus que tous les articles que j’ai pu lire sur la situation de ce pays.

C : Aurais-tu un livre, un site voire un film à nous recommander ?
M : Un livre : J’ai beaucoup aimé La chute de Camus, parce que ça raconte l’histoire d’un avocat qui est à la poursuite de la perfection, et il y arrive, mais en étant trop parfait il dégringole d’un coup. C’est un écrit très stylisé, tu as l’impression qu’à chaque page tu pourrais faire un commentaire composé sans problème !

Un site : Je lis beaucoup slate.fr, c’est un site d’informations, mais ils sont assez forts parce qu’ils arrivent à être détachés du direct. Ils sont toujours à j+1, ils ont un point de vue et une approche particulière. Ils me fournissent une bonne part des anecdotes que je sors lors de conversations !

Un film : J’ai envie de faire mon original, c’est un film que j’ai vu tout petit et revu il y a pas longtemps : un Winnie l’Ourson, il était très soigné ! Non mais je suis sérieux ! Ça se passait dans un livre, et le film joue avec le livre en tant que support. Par exemple, les lettres tombent lorsqu’il pleut, les personnages sautent de pages en pages et négocient avec la voix off. Le fait d’avoir vu un film de cette qualité m’a poussé à considérer le livre avec suffisamment de liberté, vraiment comme un support. Et arriver à évoquer ça pour un public de cet âge, c’est assez fort. Mais attention, tous les films de Winnie l’Ourson ne sont pas bien ! [rires]

C : On te croit ! Merci pour ton temps Maxime !
M : Merci à toi !

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Sous ta barbe mon âme est morte est un livre graphique de l’artiste belge Aurélie William-Levaux. D’après ma copine, il appartient à la « BD alternative de filles », genre que je ne connaissais pas !

L’ouvrage est difficile à définir : entre poésie, illustration et bande-dessinée d’auteur.

C’est le récit d’une rencontre amoureuse étrange, qui hante et consume la narratrice. Un monde onirique, de souvenirs et de pulsions, à la limite du journal intime.

On plonge dans des paysages intérieurs aux couleurs douces, bordés de montagnes, de rivières et d’obsessions.

Il y a des petites filles qui parlent comme des femmes, des références bibliques, et quelques mots crus.

Surtout, il y a cet homme à barbe, mystérieux, source de tous les maux !…

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La particularité : l’auteure mélange le dessin et la broderie. Ces « tissus colorés sur coeur brodé » donnent une jolie texture au graphisme.

Un bel ouvrage intimiste, qui vous laissera pensifs…

A demain,

Matteo

–> Sous ta barbe mon âme est morte, 10€, Ed. United Dead Artists, 78p., et découvrez le site de Aurélie William-Levaux ici !

 

Le Syndrome de Botrange (3/6), Aliénor Debrocq

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine l’épisode d’une nouvelle rédigée par un auteur de shortEdition.

Des épisodes courts et bons qu’on souhaite faire découvrir à tous nos lecteurs !

Nous ouvrons donc le bal du Feuilleton du lundi avec la nouvelle en six épisodes d’Aliénor Debrocq, Le Syndrome de Botrange.

Retrouvez les épisodes précédents : 1/62/6

Résumé de l’épisode 2. Le docteur Sterm reçoit une nouvelle patiente, une femme, la quarantaine, qui consulte pour une dépression accompagnée de symptômes physiologiques.

Épisode 3
Vagabonde par la fenêtre

Elle n’est pas d’ici. Cela s’entend avant de se voir. Ce léger accent facilement repérable. Cette difficulté qu’elle a à prononcer des termes tels que psychosomatique et benzodiazépine. Et puis cette blondeur. Ce port de tête particulier. Sa démarche. Elle n’est pas d’ici et sans doute y aurait-il là quelque chose à creuser. Une réponse à trouver dans cette étrangeté qu’elle charrie avec elle, quoi qu’elle fasse. Cet exotisme involontaire. Anya. Un prénom jamais entendu, et qu’elle prononce avec tant de détachement – une habitude lasse. Anya. La première fois qu’elle est venue, elle l’a épelé pour moi, le regard perdu au loin, au-delà de l’aire de stationnement de l’hôpital. Elle ne me dévisage que peu. Sans cesse son regard vagabonde par la fenêtre, à tel point qu’il m’arrive de ressentir l’envie de baisser les stores pour nous couper du monde. Je n’en fais rien, évidemment. Rien.

Elle me raconte son histoire lors de notre troisième séance. La plupart des gens attendent moins longtemps. Même ceux qui clament ne rien vouloir dévoiler. Même ceux qui prétendent s’en foutre. Surtout ceux-là. Elle, elle y va par petites touches. Elle me raconte et, tout d’abord, je n’entends pas, je ne suis pas là : c’est la fin de la journée et ma capacité d’écoute est au plus bas. Je songe aux chutes de neige annoncées pour la soirée, je songe qu’il faut que je rentre à temps, qu’ensuite les routes seront bloquées. Je songe que je devrai annuler mes rendez-vous du lendemain. Demander à la secrétaire de le faire et détourner les yeux pour ne pas voir son dépit muet, encore moins l’air de pitié dont elle ne peut se départir dès que je m’adresse à elle. Pauvre type, doit-elle penser. Pauvre type qui n’a pas eu de chance, qui n’a rien pu faire, dont la vie a basculé. Deux fois. Enfant, femme. Pauvre type.
Anya. Elle a enlevé son manteau d’hiver, a lissé ses cheveux, s’est mise à raconter. Je me force à chasser la fatigue de mes yeux, de mes oreilles, à revenir auprès d’elle, à oublier la secrétaire. J’ai rencontré mon mari quand j’étais très jeune, dit-elle. Nous séjournions tous deux dans le Sud, le temps d’un été. C’était le coup de foudre. Nous nous sommes mariés, nous avons voyagé. Puis il a fallu décider d’un lieu où vivre. Je l’ai suivi dans ce pays. Son pays. Adrian, notre fils, est né l’année suivante. Nous avons eu quelques beaux moments, très beaux même, avant de nous séparer voici trois ans. Elle se tait, lève à nouveau les yeux vers la fenêtre, hésite, me fixe soudain. Mon pays me manque, avoue-t-elle. Mon pays me manque mais mon fils est d’ici, je ne peux pas me résoudre à l’emmener ni à l’abandonner à son père. Je ne peux pas. Sa voix devient rauque, se déchire, je me racle la gorge pour annoncer la fin de la séance. Cette fois, c’est moi qui regarde au dehors pour ne pas voir son visage brouillé.
La neige tombe pendant des jours, ce qui est inhabituel dans notre pays. Je reste chez moi, je fais du feu, je lis, le chien de Simon couché à mes pieds. Je traverse la rue jusque chez Suzon. Je l’aide à déblayer son allée. Une fois Jérémie couché, nous regardons un film, cuisinons des magrets de canard, buvons du vin. La crainte que nous ressentions de nous rendre malheureux en passant du temps ensemble s’estompe. Je lui parle de Simon. Je lui dis comme il aimait la neige. Je sais, répond-elle, je sais bien. Il n’y a pas de tristesse dans sa voix, plutôt un vrai bonheur de pouvoir enfin évoquer le passé sans craindre que les foudres du deuil ne nous terrassent. Le lundi soir, alors que nous rentrons après avoir fait les courses à pied, mon portable sonne. Je décroche. Anya. La voix d’Anya. Je suis à l’hôpital, dit-elle. Nous avions rendez-vous. Vous n’êtes pas là. C’est qui ? crie Suzon depuis la cuisine. Je ne réponds pas. Je m’enferme dans le bureau, m’assieds, me racle la gorge. Anya demande : Où êtes-vous, où êtes-vous ? Je coasse : La neige, la neige, la secrétaire, pas prévenue ? Il me semble l’entendre sangloter. Anya ? Je prononce son prénom dans un souffle. Anya ? Dans mon pays, on ne s’arrête pas de vivre parce qu’il neige, souffle-t-elle comme un chat. Je suis désolé. Anya. Désolé. Elle raccroche et je reste là, comme un con, à regarder la bûche flamber dans la cheminée, à sentir la tristesse qui monte, qui monte, sans pouvoir l’arrêter. Suzon me découvre au bout d’un moment. Elle m’entoure de ses bras tandis que je pleure, je pleure comme je ne l’ai plus fait depuis longtemps. Je voudrais lui avouer la cause, mais que dire ? Expliquer, parler de ma patiente ? De cette empathie nouvelle qui soudain me serre le cœur ? Je ne peux pas. Je n’y suis pas autorisé, du reste. Alors je me tais, comme un lâche, et je la laisse me consoler.

Retrouvez la suite : 4/6 – 5/6 – 6/6